Tag Archives: RCA

Le violoniste incertain

Un physique de jeune premier pour Hollywood, le plus beau son de violon de sa génération pour le continent américain, une musicalité certaine sinon absolument sensible, tout prédestinait Erick Friedman à devenir l’un des tout premiers virtuoses de la planète Continue reading Le violoniste incertain

Le sacre d’un printemps

À vingt-sept ans, Seiji Ozawa, remplaçant Georges Prêtre qui avait eu la bonne idée de tomber malade, médusa le public du Festival de Ravinia : l’Orchestre Symphonique de Chicago qui y prenait ses quartiers d’été, se trouva face à un brillant jeune homme Continue reading Le sacre d’un printemps

Gilels transatlantique (et pas seulement)

Sony/RCA regroupe dans un de ces boitiers dont il a le secret – programmes et pochettes originaux – tous les disques qu’Emil Gilels enregistra lors de ses tournées aux États-Unis. Douze séries de récitals s’échelonnant entre 1955 et 1983 furent l’occasion de détours par les studios d’enregistrement de Victor de 1955 à 1964, de quelques collaborations détonantes (et passionnantes) avec Fritz Reiner ou d’une concordante avec Eugene Ormandy pour un mi mineur de Chopin classiquissime.

Signe révélateur, la première œuvre enregistrée, à Chicago avec Reiner, sera aussi la dernière, cette fois live à New York avec Mehta : le Premier Concerto de Tchaïkovski, d’un style parfait, d’un pianisme inébranlable à travers les années. Capté en 1979, quinze ans après le dernier passage en studio du pianiste russe pour le label américain, le second enregistrement montre Gilels dans un soir de folie comme il en connaissait plus souvent qu’à son tour en concert. C’est lui qui mène la danse du Finale, impérieux et inventif, Mehta n’a que le suivre. Quelle ivresse et pourtant quel contrôle !

Pourtant dans le répertoire concertant, le Deuxième de Brahms avec Reiner paraît bien plus impérissable, ballade sombre de ton, classique de dessin, où le pianiste et le chef semblent se défier.

Les disques en solo sont parfois moins connus : deux Sonates de Schubert minérales, tendues, refusant tout charme, rappellent qu’il fut chez lui ici autant que Richter, sinon plus rarement. La Sonate de Liszt, construite, menée avec une tension rentrée, en bluffera plus d’un. Et cette 5e Suite française dite très large, dans un climat d’intimité assez schubertien, comment avais-je pu l’oublier ? Le Bach de Gilels, rare, est toujours proprement sidérant, il va au cœur du discours.

Mais enfin, la grande affaire de Gilels, qui pourtant ne méprisa jamais le studio d’enregistrement, reste le concert, ce que vient rappeler opportunément la parution inattendue sous étiquette jaune d’un récital donné à Seattle le 6 décembre 1964, dont on doit la publication à Jed Distler qui par ailleurs signe la notice du coffret RCA.

Soirée historique, ne serait-ce que pour les paysages fulgurants que Gilels peint à fresque dans la Waldstein qui ouvre le concert (un « mute » malheureux entre la fin de l’Adagio et le début du Rondo aurait tout de même pu être corrigé). Qui joua cette Sonate avec tant de présence, de sens de l’improvisation comme de la structure avant lui ? Rudolf Serkin fut bien le seul, et décidément le Beethoven de Gilels est un pur chef-d’œuvre.

Le style parfait qu’il met au Variations « Don Giovanni » de Chopin en épatera plus d’un, les Français (Premier Livre des Images, Alborada grinçante, où tout un orchestre imaginaire entre dans le piano) comme toujours sonnent fabuleusement, mais la Troisième Sonate de Prokofiev semble expédiée (et ça et là un peu « de mémoire »), la Danse russe de Pétrouchka, bis favori, éclate de couleurs et d’élans, d’une voracité de rythmes et de sons insensée. Pourtant, rien ne va aussi loin dans la soirée, en tous cas musicalement, que l’incroyable Waldstein qui l’ouvrait. Et soudain, je me dis que Jed Ditsler ferait bien de continuer à explorer les captations américaines des concerts d’Emil Gilels, qui ce soir-là concluait la fête avec un Prélude en si mineur de Bach/Siloti profond comme un rubis, ardent comme un diamant.

Tirant le premier – ce 19 octobre, on célébre le centenaire de la naissance d’Emil Gilels, l’occasion également de la parution chez Melodiya d’un vaste tonne – Deutsche Grammophon a eu soin de rassembler dans un coffret exemplaire tout ce que le pianiste russe aura consenti au label jaune, héritage couronné dans ses ultimes années par cette intégrale des Sonates de Beethoven incomplète, à l’égal de celle de Rudolf Serkin : les deux génies beethovéniens de la seconde moitié du XXe siècle auront laissé leurs grands œuvres inachevés.

LE DISQUE DU JOUR

cover-gilels-coffret-sonyEmil Gilels
The Complete RCA and Columbia Album Collection

Piotr Ilyich Tchaikovski (1840-1893)
Concerto pour piano No. 1
en si bémol majeur, Op. 23
(2 versions)

Johannes Brahms (1833-1897)
Concerto pour piano No. 2 en si bémol majeur, Op. 83
Franz Schubert (1797-1828)
Sonate pour piano No. 17 en ré majeur, D. 850, « Gasteiner »
Sonate pour piano No. 14 en la mineur, D. 784
Franz Liszt (1811-1886)
Sonate en si mineur, S. 178
Dmitri Shostakovich (1906-1975)
Sonate pour piano No. 2 en si mineur, Op. 61
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Suite française No. 5 en sol majeur, BWV 816
Prélude en si mineur (arr. Siloti)
Frédéric Chopin (1810-1849)
Concerto pour piano No. 1 en mi mineur, Op. 11

Emil Gilels, piano
Chicago Symphony Orchestra
The Philadelphia Orchestra
New York Philharmonic Orchestra
Fritz Reiner, direction (Tchaïkovski, Brahms)
Eugene Ormandy, direction (Chopin)
Zubin Mehta, direction (Tchaïkovski)
Un coffret de 7 CD du label RCA/Sony 8875177312
Acheter l’album sur Amazon.fr
Télécharger l’album en haute qualité sonore sur Qobuz.com

cover-gilels-seattle-deutscheEmil Gilels
The 1964 Seattle Recital

Ludwig van Beethoven (1770-1828)
Sonate pour piano No. 21
en ut majeur, Op. 53,
« Waldstein »

Frédéric Chopin (1810-1849)
Variations sur « Là ci darem la mano » de « Don Giovanni »
de Mozart, Op. 2

Sergei Prokofiev (1891-1953)
Sonate pour piano No. 3 en la mineur, Op. 28
Visions fugitives, Op. 22 (extraits : Nos. 1, 3, 5, 10, 11 & 17)
Claude Debussy (1862-1918)
Images, Livre 1, L. 110
Maurice Ravel (1875-1937)
Miroirs, M.43 (extrait : IV. Alborado del gracioso)
Igor Stravinski (1882-1971)
Trois Mouvements de Petrouchka (extrait : I. Danse russe)

Emil Gilels, piano
Un album du label Deutsche Grammophon 4796288
Acheter l’album sur Amazon.fr
Télécharger l’album en haute qualité sonore sur Qobuz.com

gilels-cover-coffret-dggEmil Gilels
The Complete Recordings
on Deutsche Grammophon

Œuvres d’Alabiev, Beethoven, Brahms, Chopin, Fauré, Grieg, Haydn, Kabalevsky, Liszt, Medtner, Mendelssohn,
Mozart, Prokofiev, Scarlatti, Schubert, Schumann

Emil Gilels, piano
Un coffret de 24 CD du label album du label Deutsche Grammophon 4794651
Acheter l’album sur Amazon.fr

Photo à la une : © DR

Arrau d’Amérique

Mars 1942, Claudio Arrau met le point final à son unique enregistrement des Variations Goldberg. Et quel ! Il y observe toutes les reprises, sinon celle de l’Aria da capo, mais cette intégralité compte en fait peu devant l’intégrité, de lecture, de sonorité, de conception, qu’il met à un cycle retrouvé par lui – seul Rudolf Serkin en réalisa auparavant une version pour piano à rouleaux excluant les reprises – et présenté triomphalement vingt ans plus tôt à Londres. Les Goldberg, c’est l’histoire même du jeune Arrau, qui poursuivra son œuvre chez Bach dans un cycle magistral présentant plusieurs fois à Berlin au cours des années trente l’intégralité de l’œuvre pour clavier du Cantor de Leipzig.

Historique, mais inconnu : la publication de ce trésor fut ajournée, puis abandonnée : d’un côté, la guerre faisait rage, rendant difficile l’édition d’un lourd album qui aurait regroupé dix 78 tours, d’un autre la version d’un encore jeune pianiste ne pesait guère face à celle, attendue, espérée, de Wanda Landowska. Les ingénieurs de RCA allèrent l’enregistrer chez elle, à Lakeville en 1945, les dès était jetés.

Quelle ne fut pas ma stupeur lorsqu’enfin, en 1988, les Goldberg d’Arrau parurent ! Ce son formé, cet art hautain, ces perspectives parfaites, cette arche de polyphonies incandescentes me furent révélation. Elles ne m’ont plus quitté depuis, les retrouver ici dans un son plus présent, plus précis qu’en leur première édition, confirme mon admiration. Car outre que ce nouvel album de plein droit historique réunit pour la première fois toutes les gravures américaines d’Arrau partagées entre RCA et Columbia, il donne à entendre de nouveaux remasterings transcendants par la qualité des timbres, l’ampleur des prises de son, l’exactitude de l’image.

C’est flagrant dans les deux Sonates de Mozart fusantes, où les doigts du pianiste sont du vif argent, où le clavier sonne à la volée, magique, envoûtant, rappelant que le jeune Arrau fut également un sorcier du son. Et comment ne pas fondre devant cette Première Sonate de Weber chantée comme un opéra, comment ne pas suffoquer dans les seuls deux cahiers d’Ibéria qu’il sculpte profond, intense, avec des couleurs inouïes produites par une maîtrise du jeu de pédale où les polyphonies, les échos, vibrent dans le double échappement. C’est merveille, qui me fait pleurer les deux cahiers manquants (avec les chefs-d’œuvre des Troisième et Quatrième Livres !), on aurait alors tenu l’autre Ibéria absolue avec celle de Larrocha.

Dans la même veine, les quatre cycles-images de Debussy sont imparables d’abord pour la rigueur du texte, puis pour cette sonorité pleine, voluptueuse et ardente qui s’affilie à celle qu’on connaît de Debussy par ses rouleaux. Et revoilà sa Burleske où il égrène ce fameux rire pianistique, et que j’écoutais gamin, ravi sans savoir qu’il la jouait : les microsillons bon marché Camden n’indiquaient jamais le nom des interprètes. Le reste est mieux connu, des Chopin, des Beethoven, des Schumann où l’entité de corps et de son d’Arrau et son éthique sont déjà intégralement incarnés, un Concerto de Schumann parfait malgré le chef sévère, tout cela fait un temple où l’on doit entrer avec ferveur.

L’éditeur ajoute pourtant deux inédits : la Fantaisie en ut mineur de Mozart, et l’Allegretto de Schubert en version abrégée, achevant de rendre cette boite exemplaire totalement indispensable.

LE DISQUE DU JOUR

cover-arrau-rca-boxClaudio Arrau
The Complete RCA Victor
and Columbia Album Collection

Isaac Albéniz (1860-1909)
Ibéria, Livres I & II
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Fantaisie chromatique et Fugue en ré mineur, BWV 903
3 Inventions à deux voix (Nos. 2, 6 & 8)
3 Inventions à trois voix (Nos. 2, 6 & 15)
Variations Goldberg, BWV 988
Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Concerto pour piano No. 3 en ut mineur, Op. 37
Sonate pour piano No. 21 en ut majeur, Op. 53 “Waldstein”
6 Variations sur un thème original en fa majeur, Op. 34
Variations et Fugue en mi bémol majeur, Op. 35 “Eroica”
Bagatelle en la mineur, WoO 59 “Für Elise”
Frédéric Chopin (1810-1849)
24 Préludes, Op. 28
Andante spianato et grande polonaise brillante en mi bémol majeur, Op. 22 (version orchestrale)
Valse No. 1 en mi bémol majeur, Op. 18 « Grande valse brillante »
Claude Debussy (1862-1918)
Pour le piano, L. 95
Estampes, L. 100
Images, Livre I, L. 110
Images, Livre II, L. 111
Franz Liszt (1811-1886)
Concerto pour piano No. 1 en mi bémol majeur, S. 124
Fantaisie sur des thèmes hongrois, pour piano et orchestre, S. 123
5 Rhapsodies hongroises, S. 244 (sélection : Nos. 8, 9, 10, 11 & 13)
Wolfgang Amadeus Mozart (1860-1909)
Sonate pour piano No. 5 en sol majeur, K. 283/189h
Sonate pour piano No. 18 en ré majeur, K. 576
Fantaisie en ut mineur, K. 475
Maurice Ravel (1875-1937)
Gaspard de la nuit, M. 55 (extraits : Ondine, Le Gibet)
Franz Schubert (1797-1828)
Allegretto en ut mineur, D. 915
Robert Schumann (1810-1856)
Concerto pour piano en la mineur, Op. 54
Kreisleriana, Op. 16
Arabeske, Op. 18
Richard Strauss (1864-1949)
Burleske en ré mineur, TrV 145
Carl Maria von Waber (1786-1826)
Konzertstück pour piano et orchestra en fa mineur, Op. 79, J. 282
Sonate pour piano No. 1 en ut majeur, J. 138

Claudio Arrau, piano

Detroit Symphony Orchestra (Schumann)
Chicago Symphony Orchestra (Strauss, Weber)
The Philadelphia Orchestra (Beethoven, Liszt)
The Little Orchestra Society (Chopin)
Karl Krüger, direction (Schumann)
Desire Defauw, direction (Strauss, Weber)
Eugene Ormandy, direction (Beethoven, Liszt)
Thomas Scherman, direction (Chopin)

Un coffret de 12 CD du label Sony Classical 88843071652
Acheter l’album sur Amazon.fr – Télécharger l’album en haute-définition sur Qobuz.com

Photo à la une : © DR