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Les inattendus

Munich, mai 2011, Christian Thielemann, interprète inspiré de Bruckner, célèbre la mémoire de Gustav Mahler à l’occasion du centenaire de sa mort, alliant dans un même concert l’alpha et l’oméga de cet univers. Commençons à rebours de la soirée, par l’oméga, l’Adagio de la 10e Symphonie. Thielemann le prend plutôt fluide, désincarne la longue première phrase des cordes, avant de vous engager dans un vaste nocturne.

Sa réserve pudique, l’absence de pathos de son geste donnent un caractère lunaire à cette déambulation qui ici résonne en écho à l’Abschied du Chant de la terre comme rarement, emplie de silences subtilement réalisés où simplement évoqués par des pianissimos variés dans les couleurs même des timbres.

C’est confondant de poésie, réalisé avec un soin du détail, une maîtrise de l’agogique, des phrasés vocaux qui regardent vers un monde disparu. En rien la musique de l’avenir, même lorsqu’éclate le monolithe des cuivres, mais un adieu, une étreinte de sons en mode funèbre. Et toujours cette capacité sidérante à creuser l’espace vers le pianissimo.

Quelle maîtrise !, qui se fait aussi entendre dans les accompagnements ciselés de huit des Lieder du recueil Des Knaben Wunderhorn, ouvragés par le baryton tour à tour mordant ou élégiaque de Michael Volle. Les grands Lieder – Wo die schönen Trompeten blasen, mais surtout Urlicht – sont sciants à force d’élévation, la fantaisie entre conte et sarcasme de Rheinlegendchen génialement croquée, l’effroi de Das Irdische Leben qu’on entend trop peu souvent dans la voix d’un baryton, imparable, d’autant que l’orchestre se confond avec les intentions du chanteur, enlace ses couleurs à ses lignes. On aimerait bien par les mêmes les Lieder eines fahrenden Gesellen, les Kindertotenlieder, les Rückert, il n’est probablement pas trop tard pour Michael Volle, comme le prouve un éloquent album Wagner gravé en mai 2016 à Berlin.

Grand Hollandais devant l’éternel (Die Frist ist um débarrassé de toute noirceur superflue n’en est que plus percutant), il est ici tout à tour Wolfram (et avec quelle ligne !, qui n’oublie pas de faire sonner les mots), Amfortas bien sûr (la plainte, crucifiante), un Wotan dangereux, mais surtout un Hans Sachs de haut vol.

Il serait temps de le voir enfin enregistrer l’intégralité de ces rôles qui font le cœur de son répertoire, d’autant que Michael Volle est plutôt rare au disque. Du moins on en a, ici, l’essence.

Mais revenons à Christian Thielemann. Voici peu, il donnait avec ses Dresdois la 3e Symphonie de Gustav Mahler, à quand une parution ?

LE DISQUE DU JOUR

Gustav Mahler (1860-1911)
Des Knaben Wunderhorn (extraits : Nos. 1, 4, 5, 7, 8, 9, 11 & 12)
Symphonie No. 10 (extrait : I. Adagio)

Michael Volle, baryton
Münchner Philharmoniker
Christian Thielemann, direction
Un album du label Münchner Philharmoniker MPHIL007
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Richard Wagner (1813-1883)
Scènes et Airs tirés de : Die Meistersinger von Nürnberg WWV 96, Der fliegende Holländer WWV 63, Tannhäuser WWV 70, Parsifal WWV 111, Siegfried WWV 86C, Das Rheingold WWV 86A, Die Walküre WWV 86b

Michael Volle, baryton
Rundfunk-Sinfonie Orchestre Berlin
Georg Fritsch, direction
Un album du label Orfeo C904171A
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Photo à la une : © DR

Ermanno Wolf-Ferrari, 1876-1948

Né vénitien, mort vénitien, mais partagé entre deux mondes, celui de son père, allemand, et celui de sa mère Emilia, fille de la lagune. Venise avait échappé depuis juste dix ans à l’Empire des Habsbourg lorsqu’Ermanno vint au monde. Il sera peintre, son père le veut, mais au bout du compte son frère cadet, Teodoro lui volera ses pinceaux pour devenir un paysagiste majeur. Le fusain, l’aquarelle, l’huile de salon mèneront l’étudiant Ermanno à Rome, patrie des peintres depuis Poussin, puis à Munich où son destin lui commande.

Comment, pourquoi, la musique qu’il pratique au piano, au violon, part naturelle de son éducation bourgeoise, efface-t-elle d’un coup son attachement à l’art paternel ? La palette lui offrait un métier, mais Euterpe lui impose un art, sous les traits incongrus de Josef Rheinberger qui, après quelques leçons données au jeune Vénitien, l’embarque au Conservatoire.

Le noir et blanc des portées accueille sa palette presto. Quelques partitions pour la chambre montrent ce nuancier, mais c’est le théâtre qui aimante sa plume vive et spirituelle. Il se cherche un auteur : lui-même, Musset, Perrault pour une Cenerentola imperméable à celle de Rossini, née exactement pour le nouveau siècle et que la Fenice voit avec émotion. On fête déjà l’enfant du pays. Trois ans encore, l’affaire sera entendue : Goldoni, ses intrigues légères et profondes, ses comédies douces-amères, lui tend son verbe que les notes viendront griffer et embrasser, patoisant le dialecte vénitien en musique. On croirait revenu l’esprit net des intermezzos, en habits modernes avec tous les progrès de la « nouvelle musique », les audaces de Richard Strauss et affiliés, mais pour ainsi dire constellés : son art est si alerte, ses doubles croches si scintillantes, un théâtre dans les portées, perdu depuis Mozart, délié, impertinent, conversant. De la musique dans la scène, pour la scène.

Avec cela la couleur des mots dans les notes. La carrière est lancée. Le dyptique des Femmes curieuses et des Quatre Rustres affirme un ton et un style uniques. Sur lesquels Il Segreto di Susanna laisse flotter une volute de tabac en accord avec l’insouciance du jour, adultère et frivole. Puis il court en 1911 à l’autre bout du genre lyrique, sacrant le vérisme du somptueux Gioielli della Madonna, chant du cygne raillant le catholicisme et faisant voir une orgie dont Fritz Reiner délectera Budapest et Dresde.

Quand la guerre brise tout.

Goldoni portera encore ce théâtre inusable pour trois opéras. Mais son art ? En 1927, la plume assombrie, et allemande, trouve dans Peau d’âne de Perrault un vrai sujet. La même année, Shakespeare prête sa Mégère apprivoisée à Sly, l’histoire d’un ivrogne cousin de Falstaff convaincu de son bonheur jusqu’à ce qu’on l’en dégrise, parabole pour ce monde d’hier que Wolf-Ferrari pleure en riant, ultime facétie d’une œuvre qui toise en souriant la tragédie du XXe siècle à ses débuts, et s’en consolera en 1932 par un Concertino où chante le hautbois d’Arcadie, instrument céleste perdu des deux côtés des Alpes. Son contemporain Richard Strauss y viendra, rescapé d’une autre guerre “irregardable”. Mort à Venise en 1948. Un 21 janvier, comme Lénine et Louis XVI.

LES RÉFÉRENCES DE CE DOSSIER


Wolf-Ferrari, La vita nuova, Op. 9
Celina Lindsley, George Fortune
Radio-Sinfonie-Orchester Berlin
Roland Bader, direction

Wolf-Ferrari, Lieder pour soprano
Maria de Francesca-Cavazza, soprano
Horst Göbel, piano

 


Wolf-Ferrari, Concertos pour vents
Andrea Tenaglia, William Moriconi,
Giuseppe Ciabocchi
Francesco La Vecchia

Wolf-Ferrari, I Gioiella della Madonna
Pauline Tinsley, André Turp,
Peter Glossop – Alberto Erede
(London, 1976)

 


Wolf-Ferrari, Piano Trios,
Piano Quintet, String Quintet
Wolfgang Sawallisch, Leopolder
Quartett, Münchner Klaviertrio

Wolf-Ferrari, Sly
José Carreras, Sherrill Milnes,
Isabelle Kabatu – Gran Liceu, Barcelona,
David Gimenez, direction

 


Wolf-Ferrari, I quattro rusteghi
Magda Olivero, Nicola Rosi-Lemeni,
Fedora Barbieri – Ettore Gracis
(Turin, 1969)

Wolf-Ferrari, Musique orchestrale
(Ouvertures d’opéras)
Academy of St. Martin-in-
the-Fields, Sir N. Marriner

 


Wolf-Ferrari, La vedova scaltra
Anne-Lise Sollied, Henriette
Bonde-Hansen, Orch. National
de Montpellier, E. Mazzola

Wolf-Ferrari, Concerto pour violon
Benjamin Schmid, violon
Oviedo Filarmonia,
Friedrich Haider, direction

 

Photo à la une : © DR

Hors du temps

De son temps de Munich, Christian Thielemann avait commencé sa saga Bruckner, 5e impavide pour Deutsche Grammophon, l’image s’ajoutant pour des 4e et 7e déjà publiées par C Major, où l’espace se creusait, allant jusqu’au vertige dans la 7e. Plus encore que Wagner, il était ici chez lui Continue reading Hors du temps

Les grandes mains

Yara Bernette est absolument oubliée aujourd’hui, alors même qu’elle fit les beaux jours de la vie musicale de São Paulo, connut une carrière internationale florissante dés les années cinquante – Paris la découvrait en 1955 dirigée par Heitor Villa-Lobos lui-même Continue reading Les grandes mains