Centre-Europe

Tout un monde perdu rayonne dans les sombres nostalgies et les danses avides des Scènes de village que Bartók composa sur le motif en 1924. Transcriptions du réel ou folklore tendant vers l’imaginaire ? Magdalena Kožená les croque sur le vif, savourant les âpretés du slovaque dans sa voix ambrée, merveille que le piano plein de timbres de Yefim Bronfman habille de vrais paysages.

Elle se garde bien, dans les Enfantines, de chanter du point de vue de l’enfant, et met une distance tour à tour ironique ou un peu désolée à ces scénettes désarmantes de poésie, et là encore sa gourmandise à s’emparer des mots, et à savourer les voyelles russes, fait merveille, Bronfman lui déployant mieux qu’un théâtre, l’étoffe même de ce qui pourrait être un cauchemar. Fascinant.

Le grand bouquet de Lieder de Brahms ne l’est pas moins : l’élan de son beau mezzo, sa manière de dresser les phrases dans la plénitude de la voix, et cette façon très simple de chanter – chez une artiste qu’on a souvent accusée à tort de maniérismes – me rappelle l’album tardif que Sena Jurinac consacra à ce compositeur.

Leurs voix, de couleur, de présence, ne sont pas si éloignées que cela, je sais que j’en ferai sursauter plus d’un en soulignant cela, mais c’est ce que j’entends pour la nature même de l’instrument, et plus encore pour la splendeur de l’interprétation.

Magdalena Kožená aurait-elle trouvé son pianiste ? Tout au long de l’album, j’écoute autant l’art de Yefim Bronfman que le sien, preuve qu’ils ont tout conçu ici, au long de ce voyage d’automne, chaque note d’un accord commun, révélant d’éclairantes affinités électives : qu’ils continuent, chez Wolf, Marx, Strauss.

LE DISQUE DU JOUR

Béla Bartók (1881-1945)
Scènes de village, Sz. 78
Modeste Moussorgski (1839-1881)
Enfantines
Johannes Brahms
(1833-1897)
Meine Liebe ist grün, Op. 63 No. 5
Nachtigall, Op. 97 No. 1
Verzagen, Op. 72 No. 4
Bei dir sind meine Gedanken, Op. 95 No. 2
Von ewiger Liebe, Op. 43 No. 1
Anklänge, Op. 7 No. 3
Das Mädchen spricht, Op. 107 No. 3
Meerfahrt, Op. 96 No. 4
Der Schmied, Op. 19 No. 4
Ach, wende diesen Blick, Op. 57 No. 4
O wüsst’ ich doch den Weg zurück, Op. 63 No. 8
Mädchenlied, Op. 107 No. 5
Unbewegte, laue Luft, Op. 57 No. 8
Vergebliches Ständchen, Op. 84 No. 4

Magdalena Kožená, mezzo-soprano
Yefim Bronfman, piano

Un album du label Pentatone PTC5186777
Acheter l’album sur le site du label Pentatone ou sur Amazon.fr – Télécharger ou écouter l’album en haute-définition sur Qobuz.com

Photo à la une : la mezzo-soprano Magdalena Kožená – Photo : © Harald Hoffmann