Le violoniste incertain

Un physique de jeune premier pour Hollywood, le plus beau son de violon de sa génération pour le continent américain, une musicalité certaine sinon absolument sensible, tout prédestinait Erick Friedman à devenir l’un des tout premiers virtuoses de la planète. Mais non.

Élève surdoué d’Ivan Galamian à la Juilliard, Nathan Milstein raffinera sa sonorité, allègera son archet avant qu’Heifetz ne se déclare son mentor. Adoubement fatal qui lui vaudra quelques méfiances dès ses vrais débuts – le Concerto de Sibelius en janvier 1954 au Town Hall enthousiasme les mélomanes de Manhattan avec raison, mais la critique est déjà un rien circonspecte – et heureusement pour nous, un contrat à la RCA.

Premier disque avec Heifetz dans le Concerto pour deux violons de Bach, si ce n’est pas une carte de visite ! David Oistrakh l’entendra, médusé, et le pressera de se présenter au Concours Tchaikovski où il n’obtiendra que le 6e Prix ex-aequo. En 1966, plus de dix ans après ses brillants débuts !

Cet échec sera le début d’une période de doute, remise en question que balaya soudain Herbert von Karajan qui l’invite à Berlin pour jouer le la majeur de Mozart, début d’une carrière européenne qu’une blessure au bras brisera net. Il retrouvera son violon quelques années plus tard, avec plus de musicalité et moins d’éclat, un récital tardif avec Nadia Reisenberg en témoigne.

Voici enfin réunis en un coffret particulièrement soigné, toutes les gravures qu’il réalisa pour RCA entre 1960 et 1966. Son coup d’éclat fut le Premier Concerto de Paganini, emmené avec une virtuosité crâne, dans l’écrin fastueux du Chicago Symphony Orchestra réglé par Walter Hendl ; un Premier Concerto de Prokofiev joué classique est resté un modèle, réédité ici dans le couplage original qui présentait une stupéfiante version du 5e Concerto pour piano du même compositeur, également dirigé par Erich Leinsdorf qui y accompagnait un pianiste à la discographie trop discrète, Lorin Hollander.

Pourtant, mon disque favori d’Erick Friedman demeure celui qui présente le couplage pas si classique que cela des Concertos de Tchaïkovski et de Mendelssohn. Ces séances londoniennes sous la direction attentive et inspirante de Seiji Ozawa le montre à son meilleur, une année avant les déboires moscovites, il y est bien plus libre, bien plus artiste qu’en tous ses autres albums, seul son Poème de Chausson parvient au même degré d’inspiration.

Ailleurs, le virtuose se fait admirer (ses Saint-Saëns sont tout de même formidables, son Tzigane plein de caractère) et les Sonates de Bach, si elles montrent à quel point son archet pouvait se gourmer, demeurent anecdotiques, alors que le couplage des Sonates de Franck et de Debussy, avec André Previn, révèle tout un autre pan de son art, intense, lyrique, troublant.

Soudain, je songe que cette somme prometteuse ne donne pas tous les clefs de l’art d’Erick Friedman ; il faudrait qu’un éditeur courageux fouille les bandes de concert, la Symphonie espagnole de Lalo, le Premier de Bruch, le Beethoven (avec Karajan à Berlin!), le Brahms, le 2e de Bartók, le Sibelius et bien d’autres complèteraient utilement ce portrait en quelques sorte demeuré inachevé.

LE DISQUE DU JOUR


Erick Friedman
The Complete RCA Album Collection

Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Concerto pour deux violons, cordes et basse continue en ré mineur, BWV 1043
Jascha Heifetz, violon
New Symphony Orchestra of LondonSir Malcolm Sargent, direction
Sonate pour violon et clavecin No. 1 en si mineur, BWV 1014
Sonate pour violon et clavecin No. 2 en la majeur, BWV 1015
Sonate pour violon et clavecin No. 3 en mi majeur, BWV 1016
Sonate pour violon et clavecin No. 4 en ut mineur, BWV 1017
Sonate pour violon et clavecin No. 5 en fa mineur, BWV 1018
Sonate pour violon et clavecin No. 6 en sol majeur, BWV 1019
Bruce Prince-Joseph, clavecin
Partita pour violon seul No. 2 en ré mineur, BWV 1004 (extrait : V. Chaconne)
Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Sonate pour violon et piano No. 9 en la majeur, Op. 47 “Kreutzer”
Jascha Heifetz, violon – Brooks Smith, piano
Mario Castelnuovo-Tedesco (1895-1968)
Sea Murmurs, Op. 24a
Brooks Smith, piano
Ernest Chausson (1855-1899)
Poème, Op. 25
London Symphony OrchestraSir Malcolm Sargent, direction
Claude Debussy (1862-1918)
Sonate pour violon et piano en sol mineur, L. 140
André Previn, piano
Grigoraș Dinicu (1889-1949)
Hora staccato
Brooks Smith, piano
César Franck (1822-1890)
Sonate pour violon et piano en la majeur, FWV 8
André Previn, piano
Fritz Kreisler (1875-1962)
Menuet dans le style de Porpora
Manuel de Falla (1876-1946)
Danse espagnole, de “La vida breve” (arr. Fritz Kreisler)
Brooks Smith, piano
Felix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1847)
Concerto pour violon et orchestre No. 2 en mi mineur, Op. 64
London Symphony OrchestraSeiji Ozawa, direction
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Rondo en ut majeur, K. 373 (version pour violon et piano)
Brooks Smith, piano
Niccolò Paganini (1782-1840)
Concerto pour violon et orchestre No. 1 en ré majeur, Op. 6
Chicago Symphony OrchestraWalter Hendl, direction
Caprice No. 17 en mi bémol majeur, Op. 1 No. 17
Caprice No. 21 en la majeur, Op. 1 No. 21
Brooks Smith, piano
Sergei Prokofiev (1891-1853)
Concerto pour violon et orchestre No. 1 en ré majeur, Op. 19
Boston Symphony OrchestraErich Leinsdorf, direction
Concerto pour piano et orchestre No. 5 en sol majeur, Op. 55
Lorin Hollander, piano
Boston Symphony OrchestraErich Leinsdorf, direction
Maurice Ravel (1875-1937)
Tzigane, rhapsodie de concert, M. 76
London Symphony OrchestraSir Malcolm Sargent, direction
Nikolai Rimski-Korsakov (1844-1908)
Le vol du bourdon (extrait de Tsar Saltan, arr. pour violon et piano)
Brooks Smith, piano
Camille Saint-Saëns (1835-1921)
Introduction et Rondo capriccioso, Op. 28
Chicago Symphony OrchestraWalter Hendl, direction
Havanaise, Op. 83
London Symphony OrchestraSir Malcolm Sargent, direction
Pablo de Sarasate (1844-1908)
Zigeunerweisen, Op. 20
London Symphony OrchestraSir Malcolm Sargent, direction
Karol Szymanowski (1882-1937)
Romance en ré majeur, Op. 23
Brooks Smith, piano
Giuseppe Tartini (1692-1770)
Variations sur un thème de Corelli
Brooks Smith, piano
Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893)
Sérénade mélancolique pour violon et orchestre en si mineur, Op. 26 (version pour violon et piano)
Brooks Smith, piano
Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, Op. 35
London Symphony OrchestraSeiji Ozawa, direction
Henryk Wieniawski (1835-1880)
Scherzo-Tarantelle en sol mineur, Op. 16
Brooks Smith, piano
Légende en sol mineur, Op. 17
London Symphony OrchestraSir Malcolm Sargent, direction

Erick Friedman, violon

Un coffret de 9 CD du label RCA/Sony Classical 8985395042
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Photo à la une : © RCA/Sony Classical