Guerre et Paix

Programme composite maugréerons certains, mais qu’on ne saurait qualifier de carte de visite. Tout jeune pianiste qu’il est, Daniel Ciobanu ne veut pas ici se présenter, et s’évite les pièces de brio. Mais sa technique impeccable, qui se nourrit d’abord à une connaissance intime de l’instrument et de toutes ses capacités sonores, lui permet de ne faire qu’une bouchée du Finale de la 7e Sonate de Prokofiev dont il implose la coda avec une rage froide. Tant de puissance sans que jamais une note ne soit « tapée », tant d’air dans le fortissimo, signalent déjà un artiste en pleine possession de ses moyens physiques, sa vision d’Après une lecture du Dante ajoutant un intellect qui saisit le foisonnement d’une partition piégeuse à souhait : qu’on s’y déboutonne, et l’œuvre disparaît derrière ses notes.

Quelles couleurs soufrées, quelle ardeur épique contenue dans un style parfait, quelle entrée où le piano ouvre un précipice tonnant, et quel art de chanter dans l’ombre, dans la réduction du son, lorsque Béatrice paraît en son nimbe de rêve. Cette Dante, à l’égal de celle de Benedek Horváth, peut sans ciller regarder dans les yeux le voyage d’enfer où Claudio Arrau brûlait son piano.

Le plus fort n’est pourtant pas dans ces déploiements d’héroïsme, où la Guerre soviétique équilibre les puits de feu de l’Hadès lisztien, mais bien dans les musiques intemporelles qui s’infiltrent entre elles.

Le Carillon nocturneEnesco invente tout le piano moderne d’après Debussy (et jusqu’à Messiaen), joué large pour en faire entendre tous les échos et pour laisser émaner du cadre du piano autant d’évocations de paysages, donne la main à six Préludes de Debussy, pris dans le Premier Livre, Voiles immobiles, Collines d’Anacapri vues et surtout entendues en rêves, et la raréfaction de Des pas sur la neige qui suggère un écho évident avec le Carillon nocturne, font un triptyque d’une poésie désarmante tant la beauté de ce toucher évoque celui de Radu Lupu.

L’art de la suggestion fait chanter la petite mélodie de La fille aux cheveux de lin avec une mélancolie étrange, alors que pour La sérénade interrompue, miracle de fluidité où les rythmes se difractent et dansent comme jamais je ne les ai entendus faire, et Minstrels, suggestif comme un croquis et d’une imagination de toucher insensé, Daniel Ciobanu prend soudain une pointe plus sèche, agace son clavier.

Quel art ! Reprenant le disque, je vais du Carillon nocturne à Des pas sur la neige, l’entendant apprivoiser ce qui dans la musique contient le silence même.

LE DISQUE DU JOUR

Sergei Prokofiev (1891-1953)
Sonate pour piano No. 7 en si bemol majeur, Op. 83
Georges Enesco (1881-1955)
Carillon nocturne (No. 7 extraite de la « Suite pour piano No. 3, Op. 18, “Pièces impromptues” »)
Claude Debussy (1862-1918)
Préludes, Book 1, L. 117 (6 extraits : II. Voiles, V. Les collines d’Anacapri, VI. Des pas sur la neige, VIII. La fille aux cheveux de lin, IX. La sérénade interrompue, X. Minstrels)
Franz Liszt (1811-1886)
Après une lecture du Dante (No. 7 extrait des « Années de pèlerinage II, S. 161 “Italie” »)

Daniel Ciobanu, piano

Un album du label Accentus ACC30515
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Photo à la une : le pianiste Daniel Ciobanu – Photo : © DR