Echoes from Tanglewood – Episode 2: Summon the Heroes

Une semaine au célèbre festival de Tanglewood, non loin de Boston, aux États-Unis. Un reportage de François Dru sous la forme de plusieurs cartes postales, à l’occasion du 70è anniversaire du chef d’orchestre Leonard Slatkin.

DEUXIEME CARTE POSTALE

Il y a quelques moments de vie gravés à jamais dans notre mémoire – Saint Alzheimer, épargnez-moi le plus longtemps possible !

Hier soir, je pense avoir connu des heures inoubliables et peux certainement me vanter d’une action capitale en faveur du développement du rayonnement de la culture française – enfin belge – hors de l’Hexagone. Celui d’avoir réussi à faire prononcer correctement à John Williams : Tin-Tin. Et non, Tine-Tine.

La scène fut un brin surréaliste. Elle se déroule dans la loge même du compositeur/chef, qu’il partageait pour un soir avec Leonard Slatkin et Stéphane Denève, pièce qui doit alors faire face à une invasion d’amis (vrais et faux), étudiants émus et discrets, véritables fans ou flagorneurs opportunistes en tout genre. Je discutais tranquillement et timidement avec Monsieur Williams – je n’arrive pas à le nommer John… Vous avez déjà désigné Dieu par son prénom ? – lui disant à quel point j’admirais sa partition du Tintin de Steven Spielberg, avec des réminiscences à la manière de Prokofiev notamment dans la scène du duel entre Haddock et Rackham le Rouge

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de gauche à droite : John Williams, Leonard Slatkin, François Dru (c) 2014 Cindy McTee

Les propos suivants seront d’une grande banalité sociale, mais je serai toujours surpris de relever à quel point, plus un être humain est grand intellectuellement et spirituellement, et plus sa modestie l’emporte sur son ego. L’absolu contraire n’est malheureusement que trop contemporain… John Williams et Leonard Slatkin sont issus de la première catégorie des sapiens-sapiens version ère libérale. Ils n’ont plus rien à prouver. Leur parcours de vie est d’une richesse artistique incroyable. (Les deux hommes se connaissent depuis de longues décennies.)

Ils ont grandi tous deux dans le business de la musique de film – pour Leonard, ce fut par le biais de ses parents, musiciens dans les studios de la grande époque, quand la MGMmdlr, Metro Goldwyn Mayer) avait à sa disposition un orchestre salarié ! Le respect affiché entre les deux musiciens se décline sous forme d’une véritable amitié. Leonard a donné de nombreuses premières d’œuvres de concert de John Williams, pratiquement toutes inédites en France, et a lancé un cycle d’enregistrements de ses concertos à Détroit.

John Williams a répondu présent quand Leonard a pu le solliciter en juin dernier afin de diriger un concert de levée de fonds au bénéfice du compte courant du Detroit Symphony Orchestra. Outre le fait de se déplacer sur la côte Est, John – je tente la familiarité – a demandé à Steven Spielberg de venir présenter le concert. Immense succès garanti pour le box office !

John a maintenant ralenti nettement ses activités de chef : il dirige son “forever” Boston Pops, ou encore le LA Phil’ lors de la saison estivale du Hollywood Bowl. En dehors de ces lieux, inutile de l’inviter, managers d’orchestre, il déclinera poliment la demande. Il ne souhaite plus de longs voyages ou services de répétitions ; il dirige quand il le souhaite, uniquement pour son plaisir. John possède, il faut le préciser, de réelles compétences de direction “pour un compositeur” – trait peu connu en France. Beaucoup de maestros seraient ravis de maîtriser son talent d’écoute des instrumentistes, sa concentration et son empreinte sur les formations orchestrales…

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Le buste de Leonard Bernstein à Tanglewood (c) 2014 Cindy McTee

John à Tanglewood, c’est un ami qui revient avec plaisir sur le lieu de ses plaisirs musicaux. Comme dans une autre maison. Cette année, lors du dîner d’après-concert, au manoir de la propriété, où sont accrochées de fabuleuses et émouvantes photos relatant l’histoire du festival, John a rendu hommage à l’un de ses amis, Leonard Bernstein, qu’il aimait tant. Il a financé la commande d’une impressionnante sculpture du buste de Lenny. Regardez la photo (ci-dessus) et la multitude des expressions présentées par ce visage. John a longuement détaillé le faciès de Bernstein. Il semble ravi du résultat et du talent de la sculptrice qui a saisi toutes les facettes de ce personnage complexe.

L’une des grandes joies de la soirée pour John Williams fut d’avoir Stéphane Denève pour voisin de table. Les deux hommes se comprennent et semblent s’apprécier au plus haut point. Dans des discussions sur la présence française au cours de l’histoire du Boston Symphony Orchestra, Stéphane Denève a déroulé avec truculence et subtilité les clefs de notre musique tricolore.

Je n’avais jamais rencontré cet artiste. Soyons francs, Stéphane – encore un élan de familiarité bien « américaine » – est un personnage des plus sympathiques, amoureux de la musique et doté d’un impressionnant bâton devant l’orchestre. Pour rester dans les souvenirs locaux, je dirai qu’il réunit à la fois la fougue d’un Munch et la finesse d’un Monteux.

Aux États-Unis, Stéphane est considéré tel un first class conductor. Les grandes phalanges se battent pour tenter de le récupérer pour une semaine de présence sur le podium… Chez nous, comme il a pu me le préciser avec regret, semble-t-il, cela fera près de dix années qu’il a pris la décision de ne plus affronter les phalanges tricolores…

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de gauche à droite : John Williams, Keith Lockart (actuel patron du Boston Pops), Leonard Slatkin, et Stéphane Denève (c) 2014 Cindy McTee

Loin du trivial “J’aime ou j’aime pas”, il faut considérer que ce jeune chef d’éducation française dirige les plus grandes formations de la planète et ce n’est franchement pas le fruit du hasard. Un chef qui ne plaît pas à un orchestre ne revient que rarement au pupitre – que l’orchestre soit gaulois, chinois ou américain ! Stéphane possède maintenant une solide expérience et son Ouverture 1812 (ndlr, Tchaïkovski) de la veille (cf. épisode 1 de nos « Echoes from Tanglewood, ici) fut stupéfiante de maîtrise, d’énergie et d’inspiration. Inutile de préciser que Stéphane Denève est déjà sollicité, sur les prochaines saisons, par les BSO, CSO, NYPO, LA Phil’ et Philadelphia…

En France, saluons l’initiative de Cristina Rocca – l’actuelle directrice artistique de l’Orchestre National de France – qui a réussi à convaincre Stéphane de revenir diriger le National. Les années ont passé, l’expérience et le recul faisant, je suis persuadé que la prestation at home de notre jeune chef sera de tout premier ordre. J’y serai et ne peux que vous inviter à venir supporter l’un de nos musiciens les plus en vue sur les scènes internationales. N’oublions pas que les Caplet, Munch, Monteux, Paray, Boulez et les autres ont tous claqué la porte de la République française pour revenir acclamés tels des héros après un exil américain. L’histoire doit se répéter une nouvelle fois pour cet expatrié artistique de l’hexagone…

A propos des photos de l’article :
Concernant cette photo avec Leonard et John, vous noterez mon magnifique vêtement, polo aux armes du festival – very stylish comme a pu le noter Paavo Järvi, croisé backstage et qui dirige ce soir à son tour. Non, je ne viens pas de rejoindre le staff du festival, n’est ni sponsorisé par les lieux mais un véritable déluge a préludé le concert hier soir. Le type d’orage estival qui vous trempe jusqu’aux os quand vous êtes à pied – j’avais dû rejoindre le Tanglewood Music Center en marchant depuis Lenox (25 minutes), sans parapluie of course.

Ma belle chemise blanche est devenue une éponge en dix minutes, et je peux affirmer que j’ai fait sensation parmi les festivaliers et bénévoles de l’organisation ! Vu les regards de ceux qui avaient trouvé refuge sous un abri, je devais ressembler à un animal au pelage détrempé, et Mickael, un bénévole agent d’accueil, s’est de suite rué sur sa voiture afin de me prêter une polaire et éviter ainsi une “pneumonie” (selon ses propres termes…).

Le staff du BSO, pris de pitié, m’a tout de suite proposé un vêtement de rechange et le polo officiel en taille M US. Donc XL pour le svelte gaulois que je suis et tente de rester… Ma chemise a pu sécher dans la loge d’Andris Poga... Voilà une nouvelle fois mon expérience de l’hospitalité à l’américaine.

Chanceux, je suis certainement tombé sur des personnes éduquées au cours de mes pérégrinations US mais j’en arrive à penser que le niveau de civisme est ici très présent. Pas de comparaison houleuse avec les latins… Heureusement, je n’ai pas précisé à mes bons samaritains l’adresse de ma résidence de la si altruiste Paris (enfin… presque…), mais, au prochain touriste américain perdu dans la capitale, je promets de me ruer afin d’offrir mon aide ! Comme dirait textuellement Jean Dujardin : “Putain, merde : c’est bon !”

LA SÉLECTION DISCOGRAPHIQUE

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DEBUSSY
Images, Jeux, Nocturnes, La Mer, Prélude à l’après-midi d’un faune, Printemps, L’Enfant prodigue, etc.

Royal Scottish National
Orchestra, Stéphane Denève

 

Recording date & location: 10-12 octobre 2011, 7-9 février 2012; Royal Concert Hall, Glasgow (Écosse, Grande-Bretagne)
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CONNESSON
Cosmic Trilogy,
The Shining One

Eric Le Sage, piano
Royal Scottish National
Orchestra, Stéphane Denève

 

Recording date & location: 2-3 juillet 2009; Royal Concert Hall, Glasgow (Écosse, Grande-Bretagne)
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POULENC
Stabat Mater,
Les Biches

Marlis Petersen, soprano
NDR Chor; Radio-Sinfonie-
Orchester Stuttgart
des SWR, Stéphane Denève


Recording date & location: Mars 2012; Stuttgart, SWR-Rundfunk (Allemagne)

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Photo à la une : (c) DR
Lien vers l’épisode 1, ici