Les secrets du prodige

Strasbourg, Palais des Fêtes, un soir de juin 1960, György Cziffra ouvre son récital avec quelques gemmes baroques qu’il affectionnait tant, histoire d’apprivoiser le beau piano boisé qu’il jouera lors de ce concert peu connu.

L’Andantino de Carl Philipp joué en confidence, comme du Mozart, avec quelque chose de très libre, pourra surprendre : cette décontraction, ces demi-lumières annoncent les trois Sonates de Scarlatti où les doigts volent, illustration du toucher immatériel que Cziffra savait produire mieux qu’aucun autre.

N’est-ce-pas le secret de son art, qui même lorsqu’il doit claquer du talon met cette aération subtile, cette détente athlétique qui suffit à envoler le clavier ? La Gavotte de Lully murmure comme une contredanse pour le salon de la Manon de Massenet, mais le Tic-toc-choc de Couperin répète à grande vitesse, étourdissant comme aucun autre, ni Meyer ni Ross, ne purent le faire.

Le style est parfait chez Hummel, un peu trop tenu chez Beethoven, Cziffra s’y sait guetté, occasion de se libérer dans la Toccata de Schumann prise à un tempo improbable : il la boucle en 4’30.

Puis les Liszt, incomparables de pure poésie, évocateurs (les Jeux d’eau très Ravel) ou incandescents (la Gnomenreigen sciante), avant que le magicien ne transforme son piano en un orchestre champêtre : quelle 6e Rhapsodie, cambrée, piquante, pleine d’esprit et de coups de talons. Fabuleuse soirée d’un Cziffra au sommet de son art.

LE DISQUE DU JOUR

György Cziffra
Récital au Palais des Fêtes,
à Strasbourg, le 19 juin 1960

Carl Philipp Emmanuel Bach (1714-1788)
Andantino en si mineur
Domenico Scarlatti
(1685-1757)
Sonate pour clavier en la majeur, K. 101, L. 494
Sonate pour clavier en ut majeur, K. 159, L. 104
Sonate pour clavier en ré majeur, K. 96, L. 465
Jean-Baptiste Lully (1632-1687)
Gavotte en en rondo en ré majeur
François Couperin (1668-1733)
Le tic-toc-choc, ou Les maillotins
(No. 6 de l'”Ordre XVIII”, extrait du “Troisième livre de pièces de clavecin”)

Johann Nepomuk Hummel (1778-1837)
Rondo en mi bémol majeur, Op. 11
Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Sonate pour piano No. 22 en fa majeur, Op. 54
Robert Schumann (1810-1856)
Toccata en ut majeur, Op. 7
Franz Liszt (1811-1886)
Les jeux d’eaux à la Villa d’Este (No. 4 des “Années de pèlerinage III, S. 163”)
Valse-Impromptu, S. 213
Gnomenreigen (No. 2, extrait des “2 Konzertetüden, S. 145”)
Etude d’exécution transcendante No. 10, S. 139/10 (Allegro agitato molto en fa mineur)
Rhapsodie hongroise No. 6 en ré bémol majeur, S. 244/6

György Cziffra, piano

Un album du label St-Laurent Studio YSLT831
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Photo à la une : le pianiste György Cziffra – Photo : © DR