L’opéra du Roi

Lancé dans son odyssée lullienne, à l’image d’Ulysse, Christophe Rousset aura fait escale dans de nombreuses îles lyriques, différant par les plaisirs du voyage le retour au foyer : il aura mis le plus de distance possible avant de regagner Atys, ce mythe fondateur du renouveau de la tragédie lyrique pour notre temps, Hugo Reyne n’aura pas tant tardé, et avec des bonheurs certains mais autant de raffinements ?

Pour Christophe Rousset, Lully c’est d’abord l’incarnation dans les mots. La diction est l’âme de son travail, il l’aura heureusement débarrassé des tentations qui auront poussé Eugène Green à rendre méconnaissable ensemble et Quinault et Lully (pourtant magnifié par les arcs-en-ciel de Vincent Dumestre) en l’affublant d’une prononciation restituée d’abord inutile : la langue de Quinault se grandit dans le français moderne qui rejoint l’épure des notes de Lully. Son épure, et son sensible, car Atys est l’opéra des sentiments, de l’espressivo tenu, des douleurs consenties.

Ce que Jean-Marie Villégier et William Christie magnifiaient en mythe funèbre, Christophe Rousset et ses chanteurs le muent en un drame humain qui désarme l’auditeur : le voile se déchire, le théâtre des passions humaines envahit les notes de Lully, fatales et tendres à la fois : le « Hélas j’aime… » de Sangaride à l’ouverture de l’Acte IV dit tout de ce vertige immobile des sentiments qui est la trame constante du drame. Merveilleuse Marie Lys ! Les réjouissances des noces avec Célénus sont teintées de cette nostalgie qui donne le ton exact de sa psyché, réalisée avec des finesses de flûtes, de guitare et de tambourin qui sont de la poésie.

Alors, sachant cela, vous courrez au Sommeil d’Atys, sommet de l’Acte III, ourlé de poésie, magnétique dans la volupté des flûtes, terrifiant dès que le Songe funeste paraît; quelle scène !, que les chanteurs font jaillir du disque, ils sont devant vous, vous voyez Atys et son remord que le repos ne peut effacer, et le théâtre de Morphée et de Phantase qui l’enserrent. Magnifique, comme tout l’opéra qui s’entend (au double sens qui signifie aussi comprendre), musique et mot, et transporte autant par les incarnations délivrées des volontés de la scène et rendues au seul drame de la partition regardée dans toute sa profondeur, que par la réalisation désarmante de poésie de la lettre, qui seule suffit.

Mais cela dit, quel art chez Reinoud van Mechelen, la voix exacte d’Atys, plus héroïque, ce qui le rend paradoxalement plus fragile, et quelle présence de tragédienne imprime Ambroisine Bré à Cybèle. Si libre de l’acte fondateur de William Christie et de Jean-Marie Villégier que soit cet Atys, je ne peux m’empêcher de penser que cette déesse n’est pas si loin de celle qu’inventait Jennifer Smith.

LE DISQUE DU JOUR

Jean-Baptiste Lully
(1632-1687)
Atys,
LWV 53

Reinoud van Mechelen,
ténor (Atys)
Marie Lys,
soprano (Sangaride, Flore)
Ambroisine Bré,
mezzo-soprano (Cybèle)
Philippe Estèphe, baryton (Célénus)
Romain Bockler, baryton (Idas)
Gwendoline Blondeel, soprano (Doris, Iris, trio)
Olivier Cesarini, baryton (Le fleuve Sangar, Phobétor, Le Temps)
Kieran White, ténor (Le Sommeil, Un Zéphyr, trio)
Nick Pritchard, ténor (Morphée)
Antonin Rondepierre, ténor (Phantase)
Appoline Raï-Westphal, soprano (Mélisse, Melpomène, trio)
Vlad Crosman, basse (Un Songe funeste)

Chœur de Chambre de Namur
Les Talens Lyriques
Christophe Rousset, direction

Un album de 3 CD du label Château de Versailles Spectacles CVS126
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Photo à la une : © DR