Royaume perdu

Depuis quelques années, Sir Simon Rattle remet sur le métier son Pelléas et Mélisande. J’avais espéré la publication des concerts avec le Philharmonique de BerlinPeter Sellars appliquait déjà sa mise en scène-espace – cela devait paraître en DVD – mais finalement, voici l’écho de deux concerts londoniens de janvier 2016, terme d’un ensemble de représentations ayant assemblé la quasi même distribution : seul nouveau venu au Barbican, le Docteur et le Berger de Joshua Bloom.

Adieux donc les Berliner et leurs splendeurs, à Londres le LSO est autrement sombre de son, fermé d’harmoniques, d’autant que les voix sont assez au premier plan : l’équilibre se rétablit dans le Blu-Ray audio, supérieur aux SACD, et qui permet d’entendre le concert dans sa continuité, ce qui importe. Mais même ainsi, Sir Simon Rattle entend d’abord le drame de Maeterlinck avant de voir les couleurs de Debussy, emporté par un duo fraternel terrifiant de noirceur.

Adieux Pelléas jeune homme velléitaire et fragile, Christian Gerhaher refuse le timbre solaire du baryton Martin et ses grâces, serrant son chant dans un français exemplaire et coupant. C’est, avec Jean-François Lapointe, le plus masculin des Pélléas que j’ai entendus, mais aussi sensuel que le Canadien ? Non. Amoureux oui, mais maudit, et conscient du drame qu’il déclenche presque sciemment.

Son demi-frère est encore plus sombre, le Golaud fatal, meurtrier de Gerald Finley s’était jusqu’ici imposé sans peine au Pelléas illusionné de Simon Keenlyside (notamment dans un concert à Boston en 2003 face à la Mélisande mémorable de Lorraine Hunt sous la direction de Bernard Haitink, un concert qui mériterait d’être édité officiellement par le label de l’orchestre plutôt que de continuer à circuler sous le manteau).

Confronté ici à son quasi-double en termes de volonté et de tourment, il prend soudain une dimension supplémentaire, damné parmi les damnés. Autour d’eux, la Mélisande tragique de Magdalena Kožená, avec ses quelques accents pathétiques qui en agacent plus d’un, tisse un réseau d’illusions porté par une diction fragile mais suggestive. Elle fréquente Mélisande depuis tant d’années qu’elle en connaît chaque paradoxe. La Geneviève stylée de Benarda Fink, l’Arkel de Franz-Josef Selig semblent d’un autre monde, tout comme l’Yniold du petit alto de Tölz (Elias Mädler), tous soudain conscients du drame qui se joue devant eux.

Je reviens sans cesse à la scène du jardin, désespérée, violente, où Gerhaher donne à son Pelléas des accents quasiment cruels, dominateurs : on n’en a jamais fini avec les double-sens de Maeterlinck et Debussy.

LE DISQUE DU JOUR

Claude Debussy (1862-1918)
Pelléas et Mélisande, L. 88

Magdalena Kožená,
mezzo-soprano (Mélisande)
Christian Gerhaher,
baryton (Pelléas)
Gerald Finley,
baryton (Golaud)
Franz-Josef Selig,
basse (Arkel)
Bernarda Fink, mezzo-soprano (Geneviève)
Joshua Bloom, basse (Le Berger, le Docteur)
Elias Mädler, soprano garçon (Yniold)

London Symphony Chorus & Orchestra
Sir Simon Rattle, direction

Un coffret de 3 SACD + Pure Audio Blu-Ray du label LSO Live 0790
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Photo à la une : © Tristram Kenton