Les claviers de Bach

Jean Rondeau a-t-il pris cette sonorité si lumineuse, ce jeu polyphonique si explicite et surtout ce sentiment si rare chez les clavecinistes que la durée de la note pincée excède sa réalité physique ?

Chez Gustav Leonhardt bien entendu, le comble pour un élève de Blandine Verlet qui lui aura en tous cas appris à être libre au clavecin, et à en jouer de toutes les dimensions sonores en maîtrisant le discours autant que la syntaxe. Car le miracle de ce premier disque, c’est bien cette manière d’aller jusqu’au bout de la phrase, et de ne consentir à l’ornementation qu’à des visées expressives.

L’espace ouvert par le clavecin absolument splendide inspiré à Jonte Knif et Arno Pelto par des instruments allemands de l’époque de Bach est investi sans crainte du rubato, ce qui donne justement à l’harmonie de saisissantes lignes de fuite dans les pages lyriques, ou une vie irrépressible dans les œuvres prestes : un danseur imaginaire s’y invite.

La conduite de la Chaconne est un modèle, la Fugue de la Suite en ré mineur, la Bourrée angloise de la Partita pour flûte font tourner la tête. Le Concerto Italien, dit avec une fantaisie désinvolte, signe un style altier qui en agacera plus d’un, tant pis pour eux.

Et l’artiste ne manque pas d’audace qui au clavecin reprend la transcription de la Chaconne par Brahms à la main gauche en la rejouant aux deux mains. Tour de force ? Recréation plutôt, et d’une éloquence !

Je confesse qu’au début l’album m’a laissé au bord du chemin, tant son ton volontaire m’a semblé en contradiction avec tout ce que, depuis une décennie, les clavecinistes ont concédé de génie personnel à la statue d’un Bach déifié. Mais cette lumière tout de même, si consciente du propos, si certaine de sa langue. Une fois entré, on ne veut plus quitter ce disque.

Même effet avec le nouvel opus de Piotr Anderszewski. Cette fois, il prend tout son programme dans les Suites anglaises, sol mineur, la majeur, mi mineur, premier volet d’une intégrale peut-être ?

Écoutez la Sarabande de la Suite en sol, ce presque-rien si proche du silence, puis la Gavotte où roule un tambourin, cette imagination dans les sonorités. Du piano, Anderszewski cherche les couleurs du clavecin, recréation picturale qui se double d’un discours infiniment fluide, modelé : les danses ont des ailes, les pages réflexives des ombres qui à mesure qu’on avance dévoilent de nouveaux paysages.

Disque merveilleux au sens premier du terme, où l’intime le dispute sans cesse à l’exultation, où la ponctuation du discours est si subtile qu’elle réconcilie au piano toutes les claviers imaginaires de Bach. L’album paraît en France en mars, mais on le trouve déjà partout ailleurs.

LE DISQUE DU JOUR

cover rondeau bach erato
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Suite en ut mineur, BWV 997
Sonate en ré mineur, BWV 964
Chaconne en ré mineur
(extraite de la Partita pour violon seul No. 2, arr.: Johannes Brahms)

Partita en la min, BWV 1013
Concerto Italien en fa majeur, BWV 971

Jean Rondeau, clavecin
Un album du label Erato 825646220090

ANDERSZEWSKI - Bach Suites anglaises 1,3,5
Johann Sebastian Bach

3 Suites anglaises
No. 1 en la majeur, BWV 806
No. 3 en sol mineur, BWV 808
No. 5 en mi mineur, BWV 810

Piotr Anderszewski, piano
Un album du label Warner Classics 825646219391

Photo à la une : Le claveciniste Jean Rondeau – (c) DR