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Concert du Nord

Disque improbable, du moins il semblerait à première vue, mais il suffit de quelques minutes, de ce début de la Symphonie espagnole où flamboie le violon si stylé de Svetlin Roussev, où se cambre un orchestre ardent emmené avec quasiment de la morgue par Jean-Jacques Kantorow pour comprendre qu’on tient une perle. Et comment cela est enregistré !

Pour la Symphonie espagnole, dont Svetlin Roussev joue l’édition en cinq mouvements, c’est simplement une des plus éloquentes versions que j’ai entendues depuis la légendaire gravure d’Henryk Szeryng à Chicago avec Walter Hendl. Le jeu sombre du soliste s’y équilibre avec la fantaisie d’un orchestre tonnant et mobile, et lorsque l’archet devient funambule dans le Scherzando, quelle ivresse, quel charme fou. Vraiment qu’un tel violoniste ne soit pas plus fêté, et surtout plus enregistré, m’étonnera toujours.

Le disque se poursuit chez un autre enfant du Nord, Albert Roussel, avec une lecture coruscante du génial Concert pour petit orchestreKantorow et ses musiciens font aussi bien que jadis faisait Pierre Dervaux dans un de ses disques les plus méconnus (avec Colonne, une mémorable Deuxième Symphonie complétait le programme), mais c’est à la fin de l’album que paraît une perle noire : la meilleure version jamais gravée du Concerto pour piano, emmené de main de maître par Alain Raës qui enregistra jadis pour Solstice une intégrale de l’œuvre pour clavier du compositeur du Festin de l’araignée, dont j’espère tant la réédition.

LE DISQUE DU JOUR

Édouard Lalo (1823-1892)
Symphonie espagnole en ré mineur, Op. 21
Albert Roussel (1869-1937)
Concert pour petit orchestre, Op. 34
Concerto pour piano, Op. 36

Svetlin Roussev, violon
Alain Raës, piano
Orchestre de Douai-Région Hauts-de-France
Jean-Jacques Kantorow, direction

Un album du label Arcantus ARC16006
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Photo à la une : © DR

Pour la gloire de Lalo

Dans l’œuvre de Lalo s’est écrit le romantisme classique français. Un style qui en musique serait l’équivalent de celui de Manet en peinture. Une sorte de perfection des formes qui n’exclut pas les aventures de la facture Continue reading Pour la gloire de Lalo

Nocturne en blanc

Ysaÿe est un continent dont on ne connaît qu’une presqu’île : les Sonates pour violon seul que l’on a considérées longtemps comme des tours de force avant de s’apercevoir que ce sont des poèmes.

Mais l’œuvre d’Ysaÿe est bien plus vaste, plutôt d’ailleurs par le propos que par le nombre : l’espace qu’il ouvre dans les pièces pour violon et orchestre, faux Divertimentos qui tournent à l’orage ou vrais tableaux sonores dont l’invention de timbres et de phrases subjuguent, est surprenant par sa charge symbolique. Knopff n’est pas loin, ni Spillaert, il y a un peintre derrière ce compositeur, et derrière le ton onirique et sombre de ces pièces éparses se dresse le fantôme de Debussy et s’invite un discours complexe, d’une angoisse raffinée, rappelant ainsi Guillaume Lekeu mais, surtout, qui s’accorde avec l’univers suractif et nostalgique d’un autre grande compositeur violoniste, Georges Enesco.

J’admire l’écriture suggestive d’Au rouet depuis que je l’avais découvert dans sa version avec accompagnement de piano sous l’archet de Karel Sroubek sur un microsillon Supraphon. Je l’avais acquis pour sa face Szymanowski sans me douter que la vraie merveille du disque était à son revers. Mais l’entendre dans l’opium rêveur de son orchestre, quelle merveille, surtout avec l’archet tendre, ductile d’Amaury Coeytaux, qui pour l’autre chef-d’œuvre de cet album trouve le ton bien plus sombre mais tout aussi suggestif du Chant d’hiver. Ce plein disque de partitions peu enregistrées, qui succède à un premier volume intitulé Harmonies du soir, déjà paré par le jeu profus de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège dirigé avec art par Jean-Jacques Kantorow, se partage entre deux violonistes.

Amaury Coeytaux s’affronte aux purs chefs-d’œuvre, Au rouet, Chant d’hiver, le magique Rêves d’enfant, alors que Svetlin Roussev, de son archet virtuose, prend les pièces de caractère mais en cherchant d’abord à faire entendre leurs harmonies étranges et leurs lignes divagantes : son Divertimento sonne avec un noir panache, il accorde subtilement ses phrasés à ceux du quatuor d’orchestre dans Neiges d’antan, une merveille, et son génie de la couleur et des registrations – ce grave d’orgue, cette aigu de flûte en bois de bouleau – éclate dans le génial Extase qui ouvre le disque.

Ensemble admirable, il vous faudra donc la paire.

LE DISQUE DU JOUR

cover ysaye neiges MEWEugène Ysaÿe (1858-1931)
Extase, Poème No. 4
pour violon, Op. 21

Divertimento,
Fantaisie pour violon, Op. 24

Chant d’hiver,
Poème No. 3, Op. 15

Neiges d’antan, Morceau
pour violon et cordes, Op. 23
Rêve d’enfant, pour violon, alto et cordes, Op. 14
Au rouet, Poème No. 2 pour violon, Op. 13
Berceuse pour violon, Op. 20

Amaury Coeytaux, violon (Op. 13, 14, 15, 20)
Svetlin Roussev, violon
Orchestre Philharmonique Royal de Liège
Jean-Jacques Kantorow, direction

Un album du label Musique en Wallonie MEW 1681
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cover ysaye harmonies MEWEugène Ysaÿe
Méditation, pour violoncelle et orchestre, Op. 16
Harmonies du soir,
pour quatuor à cordes, Op. 31

Poème élégiaque, pour violon, Op. 12
Sérénade, pour violoncelle,
Op. 22
Amitié, pour deux violons,
Op. 26

Exil, pour orchestre à cordes, Op. 25

Tatiana Samouil, violon (Op. 12)
Émilie Belaud, violon (Op. 26)
Olivier Giot, violon (Op. 26)
Thibault Lavrenov, violoncelle (Op. 16, 22)
Quatuor Ardente (Op. 31)
Orchestre Philharmonique Royal de Liège
Jean-Jacques Kantorow, direction

Un album du label Musique en Wallonie MEW 1472
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Photo à la une : © DR