Tag Archives: Columbia

L’orchestre peintre

Sir Thomas Beecham mena avec entêtement un même combat pour faire reconnaître en Angleterre les œuvres de Jean Sibelius et de Frederick Delius. Le second était pourtant anglais, de naissance certes, mais si peu en fait : sa vie aventureuse l’avait conduit Continue reading L’orchestre peintre

Le piano du magicien

De l’immense legs que Walter Gieseking engrangea pour Columbia Londres, les Debussy seuls sont régulièrement réédités – j’en attends sous peu une nouvelle édition – les Ravel déjà moins, et les concertos auront tous reparu, mais les autres gravures ?

Après un double album consacré aux enregistrements Homocord, voici qu’APR ose ouvrir la boîte de Pandore, nous faisant retrouver d’un coup les albums Schumann, Schubert et Brahms enregistrés à Abbey Road au long des années cinquante. Continue reading Le piano du magicien

Arrau d’Amérique

Mars 1942, Claudio Arrau met le point final à son unique enregistrement des Variations Goldberg. Et quel ! Il y observe toutes les reprises, sinon celle de l’Aria da capo, mais cette intégralité compte en fait peu devant l’intégrité, de lecture, de sonorité, de conception, qu’il met à un cycle retrouvé par lui – seul Rudolf Serkin en réalisa auparavant une version pour piano à rouleaux excluant les reprises – et présenté triomphalement vingt ans plus tôt à Londres. Les Goldberg, c’est l’histoire même du jeune Arrau, qui poursuivra son œuvre chez Bach dans un cycle magistral présentant plusieurs fois à Berlin au cours des années trente l’intégralité de l’œuvre pour clavier du Cantor de Leipzig.

Historique, mais inconnu : la publication de ce trésor fut ajournée, puis abandonnée : d’un côté, la guerre faisait rage, rendant difficile l’édition d’un lourd album qui aurait regroupé dix 78 tours, d’un autre la version d’un encore jeune pianiste ne pesait guère face à celle, attendue, espérée, de Wanda Landowska. Les ingénieurs de RCA allèrent l’enregistrer chez elle, à Lakeville en 1945, les dès était jetés.

Quelle ne fut pas ma stupeur lorsqu’enfin, en 1988, les Goldberg d’Arrau parurent ! Ce son formé, cet art hautain, ces perspectives parfaites, cette arche de polyphonies incandescentes me furent révélation. Elles ne m’ont plus quitté depuis, les retrouver ici dans un son plus présent, plus précis qu’en leur première édition, confirme mon admiration. Car outre que ce nouvel album de plein droit historique réunit pour la première fois toutes les gravures américaines d’Arrau partagées entre RCA et Columbia, il donne à entendre de nouveaux remasterings transcendants par la qualité des timbres, l’ampleur des prises de son, l’exactitude de l’image.

C’est flagrant dans les deux Sonates de Mozart fusantes, où les doigts du pianiste sont du vif argent, où le clavier sonne à la volée, magique, envoûtant, rappelant que le jeune Arrau fut également un sorcier du son. Et comment ne pas fondre devant cette Première Sonate de Weber chantée comme un opéra, comment ne pas suffoquer dans les seuls deux cahiers d’Ibéria qu’il sculpte profond, intense, avec des couleurs inouïes produites par une maîtrise du jeu de pédale où les polyphonies, les échos, vibrent dans le double échappement. C’est merveille, qui me fait pleurer les deux cahiers manquants (avec les chefs-d’œuvre des Troisième et Quatrième Livres !), on aurait alors tenu l’autre Ibéria absolue avec celle de Larrocha.

Dans la même veine, les quatre cycles-images de Debussy sont imparables d’abord pour la rigueur du texte, puis pour cette sonorité pleine, voluptueuse et ardente qui s’affilie à celle qu’on connaît de Debussy par ses rouleaux. Et revoilà sa Burleske où il égrène ce fameux rire pianistique, et que j’écoutais gamin, ravi sans savoir qu’il la jouait : les microsillons bon marché Camden n’indiquaient jamais le nom des interprètes. Le reste est mieux connu, des Chopin, des Beethoven, des Schumann où l’entité de corps et de son d’Arrau et son éthique sont déjà intégralement incarnés, un Concerto de Schumann parfait malgré le chef sévère, tout cela fait un temple où l’on doit entrer avec ferveur.

L’éditeur ajoute pourtant deux inédits : la Fantaisie en ut mineur de Mozart, et l’Allegretto de Schubert en version abrégée, achevant de rendre cette boite exemplaire totalement indispensable.

LE DISQUE DU JOUR

cover-arrau-rca-boxClaudio Arrau
The Complete RCA Victor
and Columbia Album Collection

Isaac Albéniz (1860-1909)
Ibéria, Livres I & II
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Fantaisie chromatique et Fugue en ré mineur, BWV 903
3 Inventions à deux voix (Nos. 2, 6 & 8)
3 Inventions à trois voix (Nos. 2, 6 & 15)
Variations Goldberg, BWV 988
Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Concerto pour piano No. 3 en ut mineur, Op. 37
Sonate pour piano No. 21 en ut majeur, Op. 53 “Waldstein”
6 Variations sur un thème original en fa majeur, Op. 34
Variations et Fugue en mi bémol majeur, Op. 35 “Eroica”
Bagatelle en la mineur, WoO 59 “Für Elise”
Frédéric Chopin (1810-1849)
24 Préludes, Op. 28
Andante spianato et grande polonaise brillante en mi bémol majeur, Op. 22 (version orchestrale)
Valse No. 1 en mi bémol majeur, Op. 18 « Grande valse brillante »
Claude Debussy (1862-1918)
Pour le piano, L. 95
Estampes, L. 100
Images, Livre I, L. 110
Images, Livre II, L. 111
Franz Liszt (1811-1886)
Concerto pour piano No. 1 en mi bémol majeur, S. 124
Fantaisie sur des thèmes hongrois, pour piano et orchestre, S. 123
5 Rhapsodies hongroises, S. 244 (sélection : Nos. 8, 9, 10, 11 & 13)
Wolfgang Amadeus Mozart (1860-1909)
Sonate pour piano No. 5 en sol majeur, K. 283/189h
Sonate pour piano No. 18 en ré majeur, K. 576
Fantaisie en ut mineur, K. 475
Maurice Ravel (1875-1937)
Gaspard de la nuit, M. 55 (extraits : Ondine, Le Gibet)
Franz Schubert (1797-1828)
Allegretto en ut mineur, D. 915
Robert Schumann (1810-1856)
Concerto pour piano en la mineur, Op. 54
Kreisleriana, Op. 16
Arabeske, Op. 18
Richard Strauss (1864-1949)
Burleske en ré mineur, TrV 145
Carl Maria von Waber (1786-1826)
Konzertstück pour piano et orchestra en fa mineur, Op. 79, J. 282
Sonate pour piano No. 1 en ut majeur, J. 138

Claudio Arrau, piano

Detroit Symphony Orchestra (Schumann)
Chicago Symphony Orchestra (Strauss, Weber)
The Philadelphia Orchestra (Beethoven, Liszt)
The Little Orchestra Society (Chopin)
Karl Krüger, direction (Schumann)
Desire Defauw, direction (Strauss, Weber)
Eugene Ormandy, direction (Beethoven, Liszt)
Thomas Scherman, direction (Chopin)

Un coffret de 12 CD du label Sony Classical 88843071652
Acheter l’album sur Amazon.fr – Télécharger l’album en haute-définition sur Qobuz.com

Photo à la une : © DR

Le Disciple

L’essentiel du legs regroupé ici – l’intégrale des enregistrements réalisés par Egon Petri pour la Columbia et Electrola entre les débuts de l’enregistrement électrique (1929) et l’apparition du microsillon (1951) – avait déjà paru en 3 double CD chez APR au cours des années 1990.

Mark Obert-Thorn les a revisités, corrigeant les pitchs, redonnant de la présence – dynamiques, couleurs, définitions – à nombre d’entre eux, et ajoutant ses propres transferts de la Chaconne de Bach/Busoni, des Rhapsodies de Brahms et de si surprenants Préludes de Chopin gravés en 1942 alors que le pianiste s’était définitivement exilé aux États-Unis.

L’affaire est entendue, Egon Petri est un génie. Ceux qui en doutent resteront ébahis devant ce piano immense et grondeur, ce jeu vif, toujours rapide, emporté et pourtant précis, qui saisit autant chez Beethoven – sa Hammerklavier, son Op. 111 sont demeurés légendaires – que chez Bach, Schubert, ou Brahms (Ballades venues d’un autre monde, Klavierstücke Op. 118 exaltés malgré un piano sensiblement désaccordé, d’ailleurs les matrices restèrent inexploitées jusqu’à ces repiquages des années 1990).

De nationalité néerlandaise, mais né à Hanovre, éduqué par son père le violoniste Henri Petri (Busoni lui dédia son Concerto et ses Sonates, trois partitions écrites pour lui) dans la plus pure tradition saxonne – la famille s’était établie à Dresde – Egon Petri apprit son art de toucher le piano auprès de Busoni. Le compositeur de Doktor Faust lui transmit bien plus que son rapport si naturel au clavier, il lui fit partager son univers culturel, au point que Petri devint son disciple : toujours il jouera Busoni, avec autant d’ardeur que Beethoven.

Ceux qui connaissent son art par ses tardifs microsillons Westminster des années cinquante lui trouveront un jeu autrement vif ici, mais déjà ce même art de timbrer sidérant qui abolissait les marteaux. Sa science du toucher est restée légendaire, à l’égal de celle d’un Gieseking, mais la puissance de ses conceptions, l’ardeur de son jeu, l’éloquence sans grandiloquence de son style sont pleinement réalisées dans ces enregistrements où la gravure directe sur 78 tours capturait le grain si spécial de sa sonorité.

Une somme essentielle, un témoignage majeur sur un certain art de jouer du piano, d’envisager la musique, qui se sont à jamais perdus.

LE DISQUE DU JOUR

egon-petri-columbia-and-electrola-recordings-7-apr-7701-5Egon Petri
The Complete Columbia and Electrola Solo and Concerto Recordings, 1929-1951

Œuvres de Beethoven, Brahms, Busoni, Chopin, Franck, Liszt

Egon Petri, piano

Un coffret de 6 CD du label APR 7701
Acheter l’album sur le site www.clicmusique.com, ou sur Amazon.fr

Photo à la une : © DR