La classique des romantiques

On ne se figure plus aujourd’hui la beauté de cinéma que fut Moura Lympany dans sa vingtaine, alors qu’elle travaillait avec Matthay, fréquentait la gentry de Piccadilly, enchantait les mélomanes par des récitals savants et subtils. Une figure du tout Londres avant que le Blitz ne verse du sang dans la Tamise, une muse pour les artistes, écrivains, peintres, danseurs qui l’entouraient, et disait-on, une briseuse de cœurs.

En la rencontrant au début des années quatre-vingt dans sa villégiature catalane de Rasiguères, charmante, toujours tirée à quatre épingles, si francophile, j’avais gardé en tête le souvenir de ses photographies de jeunesse, de ce portrait magnifique où elle était ceinte d’un diadème Art Nouveau et semblait échappée d’un film de Marcel L’Herbier. Elle jouait toujours, ne se faisait jamais prier pour quelques valses de Chopin et l’un des plus magiques Ruiseñor de Granados que j’ai entendus, elle allait au piano comme cela, un verre à la main, sans façon. Je crois bien n’avoir jamais été aussi ébloui par la proximité d’une artiste, j’étais dans ma première vingtaine, sa sonorité si belle, si équilibrée ne m’a jamais quitté, c’est une de celle que j’entends en fermant les yeux.

Quel bonheur alors, de recevoir soudain un coffret de 10 CD empli de certains de ses plus beaux trésors et parfois de ses plus rares, comme le doublé des Concertos de Grieg (avec le Philharmonia et Menges) et de Schumann (magistralement dirigé par Constantin Silvestri), qui je crois n’avait jamais reparu au CD et dont j’avais usé jusqu’à la corde le microsillon Classics for Pleasure.

Les impeccables Préludes de Rachmaninov, enregistrés en 1951, gloire du catalogue Decca, y sont, comme son Troisième Concerto, si ample, si tenu, et bien entendu le Khachaturian qu’elle donna en première londonienne au cœur de la guerre. Tout son art d’un clavier vif et véloce brille dans un légendaire Premier Concerto de Mendelssohn que lui enlève sur des ailes le jeune Rafael Kubelík.

Les Chopin sont parfaits, stylés, Valses impondérables – les plus impeccables de mouvements, de timbres, de rythmes depuis Lipatti -, Nocturnes profonds qui sont autant de leçons de legato quasi vocal, Préludes joués classiques. Et comment ne pas succomber à ses palettes de couleurs et d’émotions en entendant ses Études symphoniques où l’enseignement de Tobias Matthay paraît à plein, clavier immense, absolument polyphonique.

Dommage qu’il y ait peu de Français, le 2e de Saint-Saëns avec Jean Martinon, justement légendaire, et de Debussy seulement le Clair de lune, mais quel ! Passée 75 ans, elle grava pour EMI Londres tout un récital Debussy inoubliable, Suite bergamasque, Children’s Corner, Arabesques, des Préludes, Poissons d’or, cherchez cela si on le trouve encore.

Au fil de ces disques, c’est le style parfait, l’éloquence sans grandiloquence – écoutez seulement la 2e Polonaise de Liszt! –, la sonorité admirable de profondeur, aux registres si variés (Les jeux d’eau à la Villa d’Este) qui nous sont rendus, tout l’art d’une immense pianiste que l’on commençait simplement à oublier. C’est mieux que justice : l’illustration d’une certaine idée de la perfection.

LE DISQUE DU JOUR

The Art of
Moura Lympany

Johannes Brahms (1833-1897)
Variations sur un thème de
Paganini, Op. 35

Frédéric Chopin (1810-1849)
3 Nocturnes, Op. 9
Nocturne en fa majeur, Op. 15 No. 1
Nocturne en fa dièse majeur, Op. 15 No. 2
2 Nocturnes, Op. 27
2 Nocturnes, Op. 32
Impromptu No. 4 en ut dièse mineur, Op. 66 “Fantaisie-Impromptu”
2 Nocturnes, Op. 37
2 Nocturnes, Op. 48
2 Nocturnes, Op. 55
2 Nocturnes, Op. 62
Nocturne en mi mineur, Op. 72 No. 1
Grande valse brillante en mi bémol majeur, Op. 18
3 Valses, Op. 34
3 Valses, Op. 64
2 Valses, Op. 69
3 Valses, Op. 70
24 Préludes, Op. 28
Claude Debussy (1862-1918)
Suite bergamasque, L. 75 (extrait : III. Clair de Lune)
César Franck (1822-1890)
Variations symphoniques pour piano et orchestre, FWV 46
Edvard Grieg (1843-1907)
Concerto pour piano et orchestre en la mineur, Op. 16
Aram Khachaturian (1903-1978)
Concerto pour piano en ré bémol majeur
Franz Liszt (1811-1886)
Les jeux d’eaux à la Villa d’Este (No. 4, des : Années de pèlerinage III, S. 163)
Polonaise No. 2 en mi majeur, S. 223/2
Feux follets, S. 139/5
Henry Litolff (1818-1891)
Concerto symphonique No. 4 en ré mineur, Op. 102 (extrait : Scherzo)
Felix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1847)
Concerto pour piano et orchestre en sol mineur, Op. 25
Sergei Rachmaninov (1873-1943)
Prélude en ut dièse mineur, Op. 3 No. 2
10 Préludes, Op. 23
13 Préludes, Op. 32
Concerto pour piano et orchestre No. 3 en ré mineur, Op. 30
Camille Saint-Saëns (1835-1921)
Concerto pour piano et orchestre No. 2 en sol mineur, Op. 22
Robert Schumann (1810-1856)
Concerto pour piano et orchestre en la mineur, Op. 54
Études symphoniques, Op. 13
Joaquín Turina (1882-1949)
Rapsodia sinfonica, Op. 66

Dame Moura Lympany, piano

Philharmonia Orchestra
Royal Philharmonic Orchestra
London Symphony Orchestra
New Symphony Orchestra of London
London Philharmonic Orchestra
Herbert Menges, direction
Constantin Silvestri, direction
Rafael Kubelík, direction
Walter Süsskind, direction
Anthony Collins, direction
Anatole Fistoulari, direction
Jean Martinon, direction

Un coffret de 10 CD du label Milestones of a Legend 600403
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Photo à la une : © DR