Lully en deux époques

1770, à l’occasion des noces du Dauphin et de Marie-Antoinette, Louis XV inaugure l’opéra qu’il voulait à Versailles. On habille d’habits neufs le Persée de Lully, Dauvergne, François Rebel, Bernard de Bury refont son orchestre, Nicolas-René Joliveau reprend le livret de Quinault. Trahison où simplement réinterprétation d’un opéra toujours vivace ?

Les deux. Gonflé d’un immense orchestre, la petite bande de Lully y sonne comme du Gluck, sacrilège qu’assume crânement Hervé Niquet en dirigeant appuyé et brillant. Il se sait confronté à une œuvre hybride, dont le passage du temps aura précipité les styles en une langue paradoxale où l’on pointe ce qui perdure de Lully et ce que Lully aura annoncé.

C’est fascinant, irritant, cela tire l’oreille dès le premier acte – le prologue a disparu, les deux derniers actes ont été fondus en un seul où l’action se bouscule – mais une fois qu’on y entre, la fascination opère, et la troupe de chant emmène l’œuvre dans un théâtre des sentiments qui n’a rien perdu de son éloquence.

Mathias Vidal est parfait dans le rôle-titre qui ne l’expose guère, et au général les hommes dominent les femmes : Teitgen, Christoyannis, Cyrille Dubois (son Mercure, merveille !) et Thomas Dolié font une équipe brillante que même la Mérope de Katherine Watson, pourtant magnifique Isbé de Mondonville tout récemment, peine à égaler, sinon la Méduse de la décidément saisissante Marie Kalinine. Peu importe, cet hybride rayonne ici, et fait espérer qu’Hervé Niquet exhume d’autres opéras rhabillés par l’Histoire.

Poursuivant son cycle Lully, Christophe Rousset nous fait céder aux charmes d’Armide, ultime opus du duo Lully-Quinault et probablement leur chef-d’œuvre absolu, d’abord par le livret où la langue du poète se sublime. Longtemps propriété de Philippe Herreweghe, qui l’enregistra par deux fois ayant pour sa première mouture la plus parfaite Armide, Rachel Yakar elle-même – honte, Warner laisse dormir dans ses archives cet Erato historique ! -, avant que William Christie n’y impose un geste autrement théâtral où Stéphanie d’Oustrac s’engageait d’une pièce, la scène aidant, voici donc que Christophe Rousset la remet dans son théâtre originel, celui du mot.

Le livret de Quinault est ici magnifié comme jamais, il devient l’acteur des sentiments qui produisent l’action, la musique s’y ordonne, alliage fascinant conduit en rythmes vifs où s’exprime l’expérience d’une troupe qui aura vécu l’œuvre à la scène. Marie–Adeline Henry foudroie, Armide toujours dangereuse, on entend le poison dans ses mots d’amour autant que dans ses fureurs, quelle composition ! qui ne fait qu’une bouchée du charmant Renaud d’Antonio Figueroa, plus amant que chevalier (à Nancy, Julian Prégardien avait plus de mordant dans mon souvenir). Formidable Chevalier danois de Cyril Auvity, incroyable Marc Mauillon dont chaque mot est un caractère, côté dames, Marie-Claude Chappuis et Judith van Wanroij, c’est grand luxe pour une pléthore de silhouettes.

Mais le grand geste dressé et fier, séducteur et violent de ce chef-d’œuvre, c’est Christophe Rousset qui l’incarne tout entier. Maintenant, il est temps pour Atys !

LE DISQUE DU JOUR

Jean-Baptiste Lully (1632-1687)
Persée 1770

Mathias Vidal, ténor (Persée)
Hélène Guilmette, soprano (Andromède)
Katherine Watson, soprano (Mérope)
Tassis Christoyannis, baryton (Phinée)
Jean Teitgen, basse (Céphée, Une divinité infernale)
Chantal Santon-Jeffery, soprano (Une Éthiopienne, Une nymphe guerrière, Vénus)
Marie Lenormand, mezzo-soprano (Cassiope)
Cyrille Dubois, tenor (Un Éthiopien, Mercure)
Marie Kalinine, mezzo-soprano (Méduse)
Thomas Dolié, baryton (Un Éthiopien, Un Cyclope, Sténone, Un triton)
Zachary Wilder, tenor (Euryale)

Le Concert Spirituel
Hervé Niquet, direction

Un livre-disque de 2 CD du label Alpha Classics 967
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Jean-Baptiste Lully (1632-1687)
Armide

Marie-Adeline Henry, soprano (Armide)
Antonio Figueroa, tenor (Renaud)
Judith van Wanroij, soprano (La Gloire, Phénice, Mélisse, Une Naïade)
Marie-Claude Chappuis, mezzo-soprano (La Sagesse, Sidonie, Lucinde, Une bergère)
Marc Mauillon, baryton (Aronte, La Haine)
Douglas Williams, baryton (Hidraot)
Cyril Auvity, tenor (Le chevalier danois, Un amant fortuné)
Emiliano Gonzalez-Toro, tenor (Artémidore)
Etienne Bazola, baryton (Ubalde)

Choeur de Chambre de Namur
Les Talens Lyriques
Christophe Rousset, direction

Un livre-disque de 2 CD du label Aparté AP135
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Photo à la une : Le décor de la représentation à Nancy de l’Armide de Lully dirigée par Christophe Rousset – Photo : © Opéra National de Lorraine