Chants du Cygne

Deux guerres, deux Concertos. Celui d’Elgar est de surcroît un adieu à la composition, dans cette année 1919 où la grippe espagnole ajoutait des morts à ceux de la mitraille. Sébastien Hurtaud saisit l’œuvre à plein archet, comme le faisait jadis André Navarra, grand son qui dit autant qu’il chante. La sonorité admirable, ample, profonde, ira chercher pour le jeu luthé qui suspend le temps avant l’envol de l’Allegro molto, une éloquence étreignante.

L’intensité de l’Adagio, dit avec une économie d’accents qui évite le pathos, permet d’entendre son admirable thème éperdu. Finale en tempête, venteux, maritime, qui expose l’accord parfait entre l’envol de l’archet et les embruns de l’orchestre antipodaire mené avec poésie par Benjamin Northey.

Les Néo-Zélandais seront tout aussi évocateurs dans l’autre merveille du disque. Le Concerto de Gareth Farr évoque dans son orchestre de nuit et de brouillard, le charnier du Chemin des dames, où certains des grands oncles de l’auteur auront laissé leurs vies (et d’autres probablement dans la Somme). Ecrit pour Sébastien Hurtaud, avec en notes lettrées dans la cadence finale, le prénom de Stella, née quelques jours avant l’achèvement de l’œuvre, cette partition intense, évocatrice, mériterait de gagner rapidement le répertoire.

Le disque Hindemith que Sébastien Hurtaud et Pamela Hurtado enregistrèrent pour les débuts phonographiques du violoncelliste dans la “Laureate Series” de Naxos, enjambent la Deuxième Guerre Mondiale à l’exception des pièces de fantaisie de l’Opus 8, écrites entre 1914 et 1916, où pas une goutte de sang ne perle. Au centre, une Phantasiestücke en forme de pastiche mi-Schumann mi-Brahms accentue le contraste avec le Scherzo ironique qui conclut le triptyque sur un pied de nez.

Quel génie ce jeune Hindemith, qui six ans plus tard, revenu à Bach, écrit son chef-d’œuvre pour l’instrument (avant même son Concerto), la Sonate de 1922, qui pourrait damer le pion à celle de Kodály. L’ampleur de la sonorité aux harmoniques profuses, l’archet vif, la technique immaculée qui fait saillir les rythmes et sait tendre les longues phrases de la méditation du Langsam, rend justice à cette partition trop peu courue.

Hindemith, réfugié aux Etats-Unis, écrira pour Piatigorsky une pochade que Sébastien Hurtaud croque avec délice puis une Sonate, mélancolique, sombre, torturée, qui est une de ses plus grandes œuvres des années quarante, où les formules néo-baroques font danser un étonnant Scherzo qui semble faire écho à Cardillac, avant que l’ample Passacaille ne vienne célébrer, portée par la grande déclamation du piano de Pamela Hurtado, une tempête où toute la virtuosité de Piatigorsky était enclose. Sébastien Hurtaud la magnifie, coda d’un album utile qui, pour son premier disque, évitait la carte de visite et indiquait l’artiste.

LE DISQUE DU JOUR

Sir Edward Elgar (1857-1934)
Concerto pour violoncelle et orchestre en mi mineur, Op. 85
Gareth Farr (né en 1968)
Concerto pour violoncelle et orchestre, « Chemin des Dames »

Sébastien Hurtaud,
violoncelle
New Zealand Symphony Orchestra
Benjamin Northey, direction
Un album du label Rubicon Classics RCD1047
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Paul Hindemith (1895-1963)
3 Stücke, Op. 8
Variationen über ein altenglisches Kinderlied
Sonate pour violoncelle seul, Op. 25 No. 3
Sonate pour violoncelle et piano

Sébastien Hurtaud,
violoncelle
Pamela Hurtado, piano
Un album du label Naxos 8.573172
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Photo à la une : le violoncelliste Sébastien Hurtaud – Photo : © DR