Le bon géant

Au cours des années 2000, l’apparition de la haute stature d’Andris Nelsons sur les podiums des orchestres occidentaux produisit une sorte de stupeur : cette battue si peu conventionnelle (capable même de perdre parfois les orchestres, je l’ai vu faire ainsi lors d’un Tristan et Isolde en concert au Théâtre des Champs-Elysées) obtenait une sonorité unique, chaude, profonde, ample, emportée par un lyrisme ombrageux. Certainement ce jeune Dieu avait dans son pédigrée cette fusion singulière de rigueur pétersbourgeois et de poésie slave qui avait déjà fait l’art de Mariss Jansons si pénétrant.

Recevant ce coffret réunissant tous les disques qu’Orfeo – l’éditeur munichois avait eu le nez creux – lui aura fait enregistrer avec l’Orchestre Symphonique de la Ville de Birmingham (sinon Suor Angelica, Puccini étant l’un des secrets de l’art d’Andris Nelsons, et les concertos avec Steinbacher) – comment pourrais-je ne pas souligner les concordances entre l’art de celui qui vient de nous quitter et du jeune Letton qui vient de diriger les Wiener Philharmoniker pour son premier “Concert du Nouvel An”.

À Birmingham, Andris Nelsons trouva un orchestre à la mesure de son art si singulier. Les musiciens durent se faire à sa gestique non conventionelle, surtout au sortir des règnes si clairs de Simon Rattle et Sakari Oramo : Nelsons venait absolument d’une autre planète.

Comme Mariss Jansons l’avait fait à Oslo, il entama son parcours discographique avec les symphonies de Tchaikovski, en restant aux trois dernières dirigées au cordeau, avec un son fulgurant, des percussions aux couleurs de plomb fondu, quelque chose d’absolument mravinskien, optique qui dans la Pathétique changeait résolument d’horizon : cet orchestre de cendres n’annonçait-il pas les désillusions de l’univers de Chostakovitch ? Nelsons poursuivit chez Tchaikovski avec un Manfred d’anthologie, au ton romanesque, aux effets saisissants : littéralement, son orchestre parle.

Un admirable trio de disques consacrés à Richard Strauss confirmait ce génie de la narration, Ainsi parla Zarathoustra plus méditatif que démonstratif, Symphonie alpestre d’une précision absolue qui rappelle ce précepte de Strauss : « la musique doit pouvoir décrire une brosse à dents », Heldenleben d’une violence sourde que contrebalançait sur le même album une Suite du Rosenkavalier d’un charme grisant. Mais le plus beau de l’ensemble Strauss reste pourtant Till Eulenspiegel et Don Juan, incroyables de drive, d’une vitalité folle qui sait aussi rêver.

Un Oiseau de feu très conte noir suivra, complété par une Symphonie de psaumes orante, un vrai rituel quasi abstrait, indiquant que le jeune homme était également chez lui dans chacun de ses deux visages de Stravinski, à l’exorde viendra une Symphonie “Leningrad” d’une tension mortifère, prélude à l’intégrale bostonienne aujourd’hui en cours chez Deutsche Grammophon.

Ces captations de concert ne cesseront de faire sens, elles sont l’alpha de l’art de ce génie de la direction d’orchestre que le XXIe siècle attendait.

LE DISQUE DU JOUR

Richard Strauss (1864-1949)
Also sprach Zarathustra, Op. 30, TrV 176
Don Juan, Op. 20, TrV 156
Till Eulenspiegels lustige Streiche, Op. 28, TrV 171
Der Rosenkavalier – Suite, TrV 227d
Ein Heldenleben, Op. 40, TrV 190
Eine Alpensinfonie, Op. 64, TrV 233
Salomé, Op. 54, TrV 215 – Danse des sept voiles
Dimitri Chostakovitch (1906-1975)
Symphonie No. 7, Op. 60 “Leningrad”
Igor Stravinski (1882-1971)
L’Oiseau de feu (Ballet integral)
Symphonie de psaumes
Piotr Ilitch Tchaikovski (1840-1893)
Symphonie No. 5 en mi mineur, Op. 64, TH 29
Hamlet – Ouverture-fantaisie, Op. 67, TH 53
Roméo & Juliette – Ouverture-fantaisie, TH 42 (version 1880)
Symphonie No. 6 en si mineur, Op. 74, « Pathétique »
Marche slave, Op. 31, TH 45
Manfred, Op. 58, TH 28
Francesca da Rimini, Op. 32, TH 46
Symphonie No. 4 en fa mineur, Op. 36, TH 27

City of Birmingham Symphony Orchestra
Andris Nelsons, direction

Un coffret de 9 CD du label Orfeo C987199
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Photo à la une : le chef d’orchestre Andris Nelsons – Photo : © DR