L’orchestre de Saint-Saëns

La symphonie en France fut le lieu de tous les conflits. Bizet et Gounod se souvenaient de Mendelssohn et même de Mozart, Berlioz créait sa propre révolution, D’Indy ou Magnard essayèrent de varier la forme malgré le moule institué par Franck, finalement Chausson et Dukas prirent deux directions opposées, le premier faisant entrer l’orchestre de Debussy dans le creuset de Franck, le second se réclamant de Beethoven.

Quant à Saint-Saëns, versé comme il l’était dans l’héritage symphonique des romantiques allemands, son inspiration ne connaissait pas les limites hexagonales. Il n’avait pas encore quinze ans lorsqu’il écrivit sa Symphonie en la majeur, mais quelle fraîcheur, quel génie ingénu s’y montre qui avoue sans barguigner son amour de Weber, sa passion d’adolescent pour la musique allemande. Thierry Fischer la dirige preste, en soigne les atmosphères, souligne juste comme il faut les particularités si ingénieuses de l’orchestration.

Tout ce qui fera le charme singulier de la véritable Première Symphonie s’y trouve déjà en germe, Thierry Fischer fait entendre les similitudes qui mettent les deux œuvres en miroir ; il souligne aussi à quel point la finesse de l’orchestration s’est colorée d’une touche mendelssohnienne dans la Marche-Scherzo, page délicieuse pleine d’une imagination pour l’emploi des timbres qui sera la signature du Saint-Saëns de la maturité.

Entre ces deux essais de jeunesse, les musiciens de l’Utah Symphony font assaut d’humour et de poésie dans un Carnaval des animaux savoureusement croqué, entre description entomologique et pièces de caractère, se gardant bien de charger le trait.

Autre essai de jeunesse, Urbs Roma est l’œuvre d’un Saint-Saëns de vingt-et-un ans, envoyée au jury de l’Académie Sainte Cécile de Bordeaux anonymement : partition stupéfiante, d’une grandeur implacable, d’une maîtrise orchestrale sidérante, dont le ton tragique s’épanche au long de la vaste marche funèbre de l’Adagio, et qui n’a pour modèle que l’Eroica de Beethoven et pour sœur de sang la torrentielle Symphonie d’Edouard Lalo, deux références que Thierry Fischer exalte par sa direction éloquente.

Saint-Saëns clôt sa séquence symphonique trois ans plus tard avec une partition tout aussi étonnante. La Symphonie en la mineur réalise la quadrature du cercle : cette fois la forme est parfaite et n’empêche par une haute inspiration mélodique, un orchestre subtilement coloré, qui tout au long de l’œuvre font tendre l’oreille. Le Prestissimo final, avec son giocoso irrésistible, se souvient de celui de la Quatrième Symphonie de Beethoven et s’en démarque par un rythme de tarentelle baigné d’un soleil capricieux.

Entre les deux œuvres, Urbs Roma si sombre et la 2e Symphonie si lumineuse, Thierry Fischer intercale la Danse macabre, histoire de rappeler à quel degré de liberté, à quel orchestre virtuose capable de tout décrire, était parvenu Saint-Saëns dans les années 1870 : le violon impeccable de Madeline Adkins conduit ce bal de spectre avec une élégance folle, se gardant des effets auxquels Thierry Fischer préfère un ternaire de pur ballet, et c’est merveille de l’entendre si classique.

Saint-Saëns croyait avoir résolu une fois pour tout son dilemme symphonique, mais la mort de Liszt devait en décider autrement. Il avait joué au virtuose quelques idées pour une œuvre d’orchestre dont il cherchait encore la forme. Une commande de la London Philharmonic Society avait aiguillé à nouveau son inspiration, mais rien ne pouvait laisser prévoir ce nouveau monde que ce serait la Troisième Symphonie. L’hommage à Liszt est transparent, non seulement par la citation du « combat des Huns », mais aussi par l’entrée mystérieuse et saisissante de l’orgue, et par l’omniprésence du thème du Dies Irae subtilement masqué au long de l’œuvre.

La révolution, parfaite en ce qu’elle ne défait jamais la forme, opérée par la Troisième Symphonie en fait l’alter-ego de la Symphonie fantastique de Berlioz, ce que la direction narrative de Thierry Fischer souligne, en soignant l’échelle dynamique, en laissant chanter les incroyables couleurs dont Saint-Saëns parsème ce qui est autant une symphonie qu’un poème d’orchestre en quatre mouvements où l’orgue de Paul Jacobs vient tonner. Magnifique par l’allégement, la virtuosité d’un orchestre qui attaque et fuse, et dit tout de la singulière modernité d’une partition restée sans postérité, sinon chez Jongen et en des termes tout différents.

La Bacchanale de Samson et Dalila tenue, jamais déboutonnée, montre elle aussi le classicisme de l’approche de Thierry Fischer comme les Tableaux symphoniques écrits pour accompagner la pièce d’Eugène Brieux, où Saint-Saëns raffine les atmosphères de son orchestre, l’orientalisant par une succession de touches subtiles. Quel maître des timbres, quel coloriste. Et maintenant, cette intégrale des symphonies bouclée, s’ajoutant au modèle parfait légué par Jean Martinon, Thierry Fischer et ses musiciens de Salt Lake City nous doivent les poèmes symphoniques !

LE DISQUE DU JOUR

Camille Saint-Saëns
(1835-1921)
Symphonie No. 1 en mi bémol majeur, Op. 2
Le Carnaval des animaux
Symphonie en la majeur

Utah Symphony
Thierry Fischer, direction
Un album du label Hypérion CDA68223
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Camille Saint-Saëns
Symphonie No. 2 en la mineur, Op. 55
Danse macabre, Op. 40
Symphonie en fa majeur, « Urbs Roma »

Madeline Adkins, violon
(Op. 40)
Utah Symphony
Thierry Fischer, direction
Un album du label Hypérion CDA68212
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Camille Saint-Saëns
3 Tableaux symphoniques d’après « La foi », Op. 130
Bacchanale (Acte III, Scène 2), extrait de “Samson et Dalila”, Op. 47
Symphonie No. 3 en ut mineur, Op. 78 “avec orgue”

Paul Jacobs, orgue (Op. 78)
Utah Symphony
Thierry Fischer, direction
Un album du label Hypérion CDA68212
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Photo à la une : le chef d’orchestre Thierry Fischer – Photo : © Marco Borggreve