Se souvenir

Tout jeune homme, Claudio Abbado enregistrait parmi ses premiers disques pour Decca une Première Symphonie de Bruckner alerte, vive, brillante : son tempérament naturellement fougueux y épousait en quelque sorte celui du compositeur et trouvait dans les sonorités sveltes des Wiener Philharmoniker un instrument idéal : l’orchestre viennois était tombé amoureux de ce jeune chef italien qui, bien avant Leonard Bernstein, leur avait fait redécouvrir la 2e Symphonie de Gustav Mahler. Son alter-ego, camarade dans la classe de direction de Swarowsky, Zubin Mehta, enregistra avec eux cette de Mahler peu de temps après, mais il avait également initié en mai 1965 leur collaboration discographique avec une 9e Symphonie de Bruckner qui fit justement sensation. Erik Smith en produisant l’enregistrement forma avec John Culshaw l’idée d’un cycle Bruckner par l’orchestre le plus à même d’interpréter les neuf symphonies, les Wiener Philharmoniker, qui étaient alors les seuls, avec les Symphoniker, à toutes les posséder au répertoire.

Au coup de tonnerre du disque de Zubin Mehta, Sir Georg Solti répondit en tendant haut les arcs des 7e et 8e, gravures splendides et méjugées : les écouter dans la foulée de cette intégrale à plusieurs entrées patiemment bâtie sur un peu moins d’une décennie permet de les réévaluer et de regretter que le chef hongrois n’ait pas eu l’occasion d’enregistrer les autres symphonies au Musikverein ou à la Sofiensaal lors de ses noces électriques avec les Viennois.

Puis Karl Böhm grava une version lyrique de la 3e Symphonie, précédée de quelques mois par la Première Symphonie survoltée de Claudio Abbado ; le plus inattendu (par ceux qui ne le savaient pas grand brucknérien) : Horst Stein lui adressa une réponse saisissante avec une interprétation ourlée, subtile, élégante, de la 2e Symphonie, la transformant en une pastorale quasi schubertienne, Böhm revint pour la plus belle Romantique qu’on grava jamais, disque intangible. Décidément, les Wiener Philharmoniker était bien l’orchestre Bruckner absolu, affaire de timbres, d’instrumentarium, de couleurs, avant même que de tradition.

Le cycle se paracheva avec toujours autant de bonheur, Horst Stein cravachant une 6e Symphonie ivre, quasi-expressionniste, puis Lorin Maazel déployant en lignes claires la 5e Symphonie, dévoilant un immense horizon plutôt qu’une cathédrale de sons. Même dans le désordre, la boucle était bouclée, Decca utilisa certains enregistrements plus que d’autres – la 9e de Mehta ne quitta jamais le catalogue comme la Romantique de Böhm, les autres oui – mais n’eut jamais l’audace de regrouper le cycle en un coffret. Cyrus Meher-Homji l’ose, et ce sont les Wiener Philharmoniker qui en sortent grandis, abandonnant les scléroses de la tradition pour suivre les chefs avec ardeur. Ils n’étaient pas absolument prêts pour tout Mahler, mais pour Bruckner oui, et même pour Franz Schmidt : Zubin Mehta leur avait demandé la 4e, pour leur plus grand plaisir ; ils auraient bien voulu aussi remettre sur les pupitres la splendide 2e reprise pour Mitropoulos, ce sera finalement Erich Leinsdorf qui en héritera plus tard mais pour le seul concert (l’enregistrement en concert, superlatif, a été édité par Andante).

Première SymphonieAbbado s’était immergé dans Mahler au point qu’il n’aura pas eu le temps de graver toutes les Symphonies de son autre passion de jeunesse, Anton Bruckner. Avec les Wiener Philharmoniker, pour Deutsche Grammophon, il entama le cycle mais ne l’acheva jamais – les 2, 3, 6 et 8 manquent – enregistrant quand même à nouveau la Première, cette proclamation qu’il voyait peut-être comme le rappel de sa jeunesse.

La maladie venue, la rémission gagnée, il revint à Bruckner avec toujours la Première Symphonie dont la lyrique ne fut jamais aussi effusive que sous sa baguette lors du concert de 2012. Il avait l’orchestre de ses rêves, ses Lucernois venus de toute l’Europe pour lui faire la plus belle musique de chambre du monde : écoutez seulement le centre silencieux du Finale, mystique de son.

L’année suivante, ce sera la 9e, il y aura d’autres « ultima verba », et même tout Le Chant de la Terre qu’Accentus tarde inexplicablement à publier, mais cette 9e déjà publiée ailleurs, quintessence de sons, fut ses véritables adieux.

L’ultime photographie du livret qui accompagne le joli double album d’Accentus (la 9e parue sous licence pour un temps bref chez Deutsche Grammophon revient ici à son éditeur d’origine qui en avait conservé les bandes princeps, la profondeur du son de cette nouvelle édition ne trompe pas) montre la scène du Concert Hall de Lucerne à l’issue du concert.

Claudio Abbado part d’un pas décidé, les musiciens, comme inquiets, discutent, orchestre dissous, mais je ne vois que ce pas pressé, ce dos tourné à jamais, et je pleure.

LE DISQUE DU JOUR

Anton Bruckner (1824-1896)
Symphonie No. 1 en ut mineur, WAB 101 (version Linz, 1866)
Symphonie No. 2 en ut mineur, WAB 102
Symphonie No. 3 en ré mineur, WAB 103 (édition Nowak)
Symphonie No. 4 en mi bémol majeur, WAB 104 “Romantique” (version 1878/1880)
Symphonie No. 5 en si bémol majeur, WAB 105 (édition Nowak)
Symphonie No. 6 en la majeur, WAB 106
Symphonie No. 7 en mi majeur, WAB 107
Symphonie No. 8 en ut mineur, WAB 108
Symphonie No. 9 en ré mineur, WAB 109

Wiener Phiharmoniker
Claudio Abbado, direction (No. 1)
Horst Stein, direction (Nos. 2, 6)
Karl Böhm, direction (Nos. 3, 4)
Lorin Maazel, direction (No. 5)
Sir Georg Solti, direction (Nos. 7, 8)
Zubin Mehta, direction (No. 9)
Un coffret de 9 CD du label Decca 4840204 (Collection Eloquence Australie)
Acheter l’album sur le site www.ledisquaire.com, ou sur Amazon.fr – Télécharger ou écouter l’album en haute-définition sur Qobuz.com

Anton Bruckner (1824-1896)
Symphonie No. 1 en ut mineur, WAB 101 (version Vienne, 1891)
Symphonie No. 9 en ré mineur, WAB 109

Lucerne Festival Orchestra
Claudio Abbado, direction
Un album de 2 CD du label Accentus Music ACC30489
Acheter l’album sur Amazon.fr – Télécharger ou écouter l’album en haute-définition sur Qobuz.com

Photo à la une : le chef d’orchestre Claudio Abbado – Photo : © Deutsche Grammophon