Tchaikovski de Prague

Semyon Bychkov voulait à toute fin graver toutes les symphonies de Tchaïkovski, mais son long temps en Allemagne où il les essaya avec plusieurs phalanges, le pressa de remettre son projet : il n’avait pas trouvé l’idéal sonore qu’il voulait y saisir. Ironie, lorsque son demi-frère Yakov Kreizberg commença à se pencher sur l’idée d’arpenter les Symphonies du même, il s’interrogea lui aussi sur l’orchestre. Quel orchestre ? Une chimère, le Leningrad de Mravinsky.

La mort vraiment venue comme une indécence aura fauché Yakov Kreizberg si tôt que tout ce qu’il aurait pu accomplir rend plus précieux encore tout ce qu’il aura accompli, et je prends le beau coffret que Semyon Bychkov enregistra à Prague comme une sorte de revanche contre le destin.

D’ailleurs, sinon la mort, du moins la maladie, s’en mêla aussi. Jiří Bělohlávek n’avait guère touché à Tchaïkovski, seulement une Suite, des accompagnements de concertos, mais il y songeait quand le cancer lui intima de ne pas entreprendre les sessions que Decca lui avait proposées pour graver la « Pathétique ».

Peu après, Kirill Gerstein lui présenta Semyon Bychkov, les deux hommes furent en sympathie immédiate, Bělohlávek lui offrit son orchestre – chose qu’il ne fit jamais pour le disque avec aucun autre chef – et s’il voulait toutes les symphonies de Tchaïkovski, l’orchestre les avait plus ou moins parcourues depuis Talich avec Stupka, Sejna, Smetáček, qu’il fasse seulement.

Le résultat est prodigieux, la sonorité âpre, verte, intense, abrupte des bois et des vents, l’électricité du quatuor, l’inextinguible furia rythmique font Tchaïkovski si moderne, si puissant, si peu romantique que la vision de ces œuvres en est changée jusque pour les pièces ajoutées, Francesca da Rimini, Roméo et Juliette, une Sérénade glaciale et géniale, et ce Manfred de pur théâtre, étonnant à chaque mesure.

Pas de Concerto pour violon, mais les trois pour piano avec Kirill Gerstein qui débarrasse le premier des enjolivements de Siloti et le joue âpre, tendu, sans plus rien de l’esbroufe dont on l’étouffe depuis si longtemps. Mais il va plus loin encore dans le vrai chef-d’œuvre de la triade, le Deuxième, avec sa musique de chambre, ses confidences et surtout son ardeur qui trouvent dans ce piano hautain, dans cette sonorité impérieuse le médium qu’il espérait depuis qu’Emil Gilels avait osé en proclamer les beautés vénéneuses.

LE DISQUE DU JOUR


Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893)
Symphonie No. 1 en sol mineur, Op. 13, TH 24,
« Rêves d’hiver »

Symphonie No. 2 en ut mineur, Op. 17, TH 25,
« Petite Russie »

Symphonie No. 3 en ré majeur, Op. 29, TH 26, « Polonaise »
Symphonie No. 4 en fa mineur, Op. 36, TH 27
Symphonie No. 5 en mi mineur, Op. 64, TH 29
Symphonie No. 6 en si mineur, Op. 74, TH 30
Manfred-Symphonie, Op. 58, TH 28
Concerto pour piano et orchestre No. 1 en si bémol mineur, Op. 23, TH 55
Concerto pour piano et orchestre No. 2 en sol majeur, Op. 44, TH 60
Concerto pour piano et orchestre No. 3 en mi b majeur, Op. 75, TH 65
Roméo & Juliette, Ouverture-fantaisie en si mineur, TH 42
Francesca da Rimini, Op. 32, TH 46
Sérénade pour cordes en ut majeur, Op. 48, TH 48

Kirill Gerstein, piano
Orchestre Philharmonique Tchèque
Semyon Bychkov, direction

Un coffret de 7 CD du label Decca 4834942
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Photo à la une : le chef d’orchestre Semyon Bychkov – Photo : © Petr David Josek