Tag Archives: Franz Liszt

Thrénodie

En ouvrant son disque avec la Bagatelle sans tonalité, jouée comme un caprice fantasque où papillonnent encore quelques souvenirs des Mephisto-Walzer, Cédric Tiberghien aborde la part plus expérimentale du piano de Liszt. Musiques qui cherchent le silence, dorent un carillon dans le Wiegenlied, sombrent dans une lagune funèbre où les échos de Tristan se diffractent dans l’onde : une fois entendue, cette Lugubre gondola II ne s’oublie plus.

Les six pièces qui préludent à la Troisième Année de Pèlerinage, suite de tombeaux et de jardins romains, anticipent sur le ton funèbre et pourtant merveilleux qui s’impose dès le petit babil de cloche de l’Angelus!. Ce Liszt mystique va comme un gant au piano filigrané qu’y joue Cédric Tiberghien : la profondeur des timbres s’y allège d’un art évocateur, ouvrant grand le clavier sans jamais l’alourdir.

L’introspection des deux marches funèbres que sont Aux cyprès de la Villa d’EsteLiszt les note « thrénodies » – ne faisait pourtant pas accroire des Jeux d’eaux aussi sensuels, dont les balances sonores d’or et d’argent montrent le degré de subtilité auquel la palette de Cédric Tiberghien atteint aujourd’hui. Mais la mort qui prie revient conclure le cycle qui gagne ici à écarter toute éloquence pour chercher dans une certaine nudité abstraite l’émotion, patente dans la Marche funèbre pour Maximilien Ier. Espérons que demain, Cédric Tiberghien poursuivra la mise en regard des deux autres Années.

LE DISQUE DU JOUR

Franz Liszt (1811-1886)
Bagatelle sans tonalité,
S. 216a

Wiegenlied, S. 198
Mephisto-Walzer No. 4,
S. 216b
La lugubre gondola II, S. 200/2
Schlafloss ! Frage und Antwort, S. 203i
En rêve, S. 207
Années de Pèlerinage III, S. 163 (Italie)

Cédric Tiberghien, piano

Un album du label Hypérion CDA68202
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Photo à la une : © DR

Affiche paradoxale, superbe réussite

Une affiche paradoxale, et pourtant un de mes plus beaux disques !

Paradoxal, pour plusieurs raisons. Pierre Boulez a été un compositeur contemporain qui partageait son temps avec la direction d’orchestre, mais que l’on imaginait mal comme « simple » accompagnateur dans des concertos pour piano Continue reading Affiche paradoxale, superbe réussite

Voyage initiatique

Sont-ce des paysages ou des portraits de voyageur dans des paysages ? Francesco Piemontesi joue la part la plus pure des Années de pèlerinage, l’édénique Suisse, dans une sorte de distance rêvée qui dès Au lac de Wallenstadt semble annoncer les derniers opus de Liszt.

La dimension poétique du cahier est ici poussée jusqu’à une sorte d’intemporel, la Pastorale flirte avec Scarlatti, Les cloches de Genève ont quelque chose de ravélien, histoire de rappeler que dans Liszt, tous les claviers passés s’incarnent mais que ceux du futur s’y devinent aussi.

La beauté plastique du jeu est étourdissante à force de pureté et d’exactitude, avec une économie du jeu de pédale, une science du toucher qui colorent les harmonies, leur donnent une dimension orchestrale et permettent aussi une certaine stylisation comme dans un Orage maîtrisé, alors que tant s’y déboutonnent au point de faire écrouler leurs claviers. Ici on voit l’écharpe de nuage déchirée par le roc de l’aiguille.

Mais c’est la pudeur qui reste le maître-mot de ce grand piano si élégant, si intense, qui phrase dans l’ombre le chant byronien de la Vallée d’Obermann, suggère une danse imaginaire dans l’Eglogue ou questionne l’étrange formule qui ouvre Le mal du pays, vraie question sans réponse.

Admirable disque auquel la caméra de Bruno Monsaingeon apporte l’image, et qui laisse espérer qu’après la part suisse, Franceso Piemontesi nous offre bientôt les deux autres années.

LE DISQUE DU JOUR

Franz Liszt (1811-1886)
Années de pèlerinage I, S. 160 « Suisse »
Saint François de Paule marchant sur les flots, Légende S. 175/2

Francesco Piemontesi, piano

Un album du label Orfeo C9441821
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Photo à la une : Le pianiste suisse Francesco Piemontesi – Photo : © Marco Borggreve