Le génie de Baden-Baden

Ce petit homme sec, qui paraissait si sévère derrière ses lunettes avait mis le feu au Théâtre de l’Archevêché, inaugurant de sa battue vive une vraie révolution dans les opéras de Mozart qui fit la légende du Festival d’Aix-en-Provence : l’histoire est connue, illustrée par le disque, suivi années après années par les micros de la Radio française.

Le chef d’orchestre Hans Rosbaud – Photo : © DR

Mais les spectateurs de l’Archevêché se doutaient-ils que cette silhouette fluette était celle d’un des maîtres à penser de la nouvelle génération des chefs-d’orchestre allemands, leur aîné, celui qui inspirera le jeune Michael Gielen, disciple d’Erich Kleiber et donc déjà enclin à la modernité, mieux celui qui obtiendra l’admiration de Pierre Boulez. Incroyable Hans Rosbaud, passé à pied sec au travers des années de guerre, qui signait chez Deutsche Grammophon avec les Berliner Philharmoniker un stupéfiant disque Sibelius, connaissait chaque détail de Moses und Aaron, et créait Anaklasis de Penderecki parmi tant d’autres partitions que lui apportaient les jeunes gens dont il aimait s’entourer.

Pierre Boulez admirait sa direction pratique et son aisance à mémoriser les partitions les plus revêches, et devait certainement s’étonner de l’ampleur de son répertoire qu’il aura engrangé avec constance pour la Radio de la Südwestfunk. C’est justice de voir la SWR lui consacrer, contrant le relatif oubli où son art risquait de sombrer, une édition qui en est déjà à son quatrième volume et que je voulais saluer bien avant, vergogna !

Sous sa direction d’une lisibilité absolue – il savait faire une balance d’orchestre comme aucun autre – tout sonne avec une acuité insensée. Prenez ses Symphonies de Haydn, la précision du dessin, l’exactitude des dynamiques, la mise en place fanatique n’enlèvent rien à l’alacrité du discours, à l’envol des géniales fulgurances qui épicent ces partitions, si bien que le modernisme de l’auteur de La Création vous saisira très certainement.

Ce coffret est imparable, mais l’ensemble Bruckner auquel il ne manque que la Première et les symphonies « Nulte » le sera tout autant : Rosbaud se penchait avant tous sur les versions différentes et herborisait afin de faire entendre le véritable orchestre de Bruckner. Déstabilisant mais salvateur. Il aura été tout aussi loin dans sa réévaluation du corpus mahlérien qu’illustrera probablement un prochain volume de cette édition formidable : écoutes ses Ouvertures de Wagner rendue à l’os, d’une transparence où s’expose leur grammaire visionnaire, où s’explique le modernisme qui valut à Wagner tant de quolibets et d’encens, écoutez surtout les Ouvertures de Weber, pleines de fantaisie dans leur rigueur même, comme pour le KonzerstückRobert Casadesus ose des rubatos, libre enfin et surtout certain que le chef le suivra, et le Capriccio brillant de Mendelssohn où il accompagne Yvonne Loriod !

Occasion de vérifier qu’il savait entendre ses solistes comme peu, ce que prouve également dans le coffret Haydn un superbe Concerto en ré majeur avec l’infatigable Maria Bergmann (en voilà bien une qui mériterait elle aussi un de ces hommages profus et courageux dont la SWR a le secret, ce fut sa pianiste, elle enregistra d’un goût certain, d’une technique parfaite, des kilomètres de bandes), mais aussi l’autre Concerto ré majeur avec Maurice Gendron, chantant si librement.

Quelle sera la suite de cette malle aux trésors qu’on nous débite par tranche ? En tous cas des ensembles Mozart, Beethoven, Schumann, Brahms, Mahler, un album Seconde Ecole de Vienne, un album français seraient indispensables, et des opéras… même studio.

LE DISQUE DU JOUR

Franz Joseph Haydn (1732-1809)
Symphonie No. 12 en mi majeur, Hob. I:12
Symphonie No. 19 en ré majeur, Hob. I:19
Symphonie No. 48 en ut majeur, Hob. I:48 « Maria Theresia »
Symphonie No. 52 en ut mineur, Hob. I:52
Symphonie No. 58 en fa majeur, Hob. I:58
Symphonie No. 65 en la majeur, Hob. I:65
Symphonie No. 83 en sol mineur, Hob. I:83 « La Poule »
Symphonie No. 87 en la majeur, Hob. I:87
Symphonie No. 90 en ut majeur, Hob. I:90
Symphonie No. 93 en ré majeur, Hob. I:93
Symphonie No. 95 en ut mineur, Hob. I:95
Symphonie No. 96 en ré majeur, Hob. I:96 « Le Miracle »
Symphonie No. 97 en ut majeur, Hob. I.97
Symphonie No. 99 en mi bémol majeur, Hob. I:99
Symphonie No. 100 en sol majeur, Hob. I:100
Symphonie No. 102 en si bémol majeur, Hob. I:102
Symphonie No. 104 en ré majeur, Hob. I:104 « Roulement de timbales » (2 enregistrements)
Concerto pour violoncelle et orchestre en ré majeur, Hob. VIIb:2
Concerto pour trompette et orchestre en mi bémol majeur, Hob. VIIe:1
Concerto pour violon, clavier et cordes en fa majeur, Hob. XVIII:6
Concerto pour clavier et orchestre en ré majeur, Op. 21, Hob. XVIII:11
Symphonie No. 45 en fa dièse mineur, Hob. I:45 « Les Adieux »

Leopold Hofmann (1738-1793)
Concerto pour flûte et orchestre en ré majeur, Hob. VII/D4 (attribué longtemps à Haydn)

Maurice Gendron, violoncelle
Walter Gleissle, trompette
Suzanne Lautenbacher, violon
Edith Picht-Axenfeld, clavecin
Maria Bergmann, piano
Kraft-Thorwald Dillo, flûte
Südwestfunk-Orchestre Baden-Baden
Hans Rosbaud, direction
Un coffret de 7 CD du label SWR Classic SWR19056CD
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Anton Bruckner (1824-1896)
Symphony No. 2 en ut mineur, WAB 102 (1877 version)
Symphony No. 3 en ré mineur, WAB 103 (1888/1889 Version)
Symphony No. 4 en mi bémol majeur, WAB 104 “Romantic” (1878/1881 Version)
Symphony No. 5 en si bémol majeur, WAB 105 (1878 Version)
Symphony No. 6 en la majeur, WAB 106 (1879/1881 Version)
Symphony No. 7 en mi majeur, WAB 107 (1881/1883 Version)
Symphony No. 8 en ut mineur, WAB 108 (1887/1890 Version)
Symphony No. 9 en ré mineur, WAB 109 (1894/1896 Version)

Südwestfunk-Orchestre Baden-Baden
Hans Rosbaud, direction
Un coffret de 8 CD du label SWR Classic SWR19043CD
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Richard Wagner (1813-1883)
Rienzi, WWV 49 (Ouverture)
Der fliegende Holländer, WWV 63 (Ouverture)
Tannhäuser, WWV 70 (Ouverture)
Lohengrin, WWV 75 (Préludes des Actes I & III)
Die Meistersinger von Nürnberg, WWV 96 (Prélude de l’Acte III)
Parsifal, WWV 111 (Prélude)

Südwestfunk-Orchestre Baden-Baden
Hans Rosbaud, direction
Un album du label SWR Classic SWR19036CD
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Carl Maria von Weber (1786-1826)
Preciosa, Op. 78, J. 279 (Ouverture)
Ouverture & Marches pour “Turandot”, Op. 37, J. 75
Der Freischütz, Op. 77, J. 277 (Ouverture)
Der Beherrscher der Geister, Op. 27, J. 122 (Ouverture)
Konzertstuck en fa mineur pour piano et orchestre, Op. 79, J. 282*
Felix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1847)
A Midsummer Night’s Dream, musique de scène pour la pièce de Shakespeare (Ouverture, Op. 21, MWV P 3 ; (I.) Scherzo, Op. 61 No. 1 ; (VII.) Nocturne, Op. 61 No. 6)
Capriccio brillant, pour piano et orchestre, Op. 22, MWV O 8**

*Robert Casadesus, piano (Weber)
**Yvonne Loriod, piano (Mendelssohn)
Südwestfunk-Orchester Baden-Baden
Hans Rosbaud, direction
Un album du label SWR Classic SWR19040CD
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Photo à la une : Hans Rosbaud dirige l’Orchestre Symphonique de la WDR, en 1954 (WDR Rundfunkstudio) – Photo : © Bundesarchiv