Tombeau de Jiří

L’hommage a été brossé rapidement : tirer de la bonne centaine d’enregistrements consentis à Panton et à Supraphon seulement un coffret de 8 CD semble un peu court. Il l’est mais comporte son lot de surprises.

Quel plaisir de retrouver le doublé Janáček (Sinfonietta villageoise et Taras Bulba très conte noir) que Jiří Bělohlávek, alors à l’orée de sa trentaine, gravait à Brno pour Panton, cette verdeur, cette alacrité, ces rythmes si impérieux, mais aussi la Verklärte Nacht ourlée, soie et rêve, le Nouvel Orchestre de Chambre de Prague auquel s’ajoutait l’Etude de Pavel Haas, disque majeur devenu rare.

La main qui a tiré des archives une Symphonie “Prague” de Mozart empesée et une Italienne de Mendelssohn sans soleil (Philharmonia de Prague) a été moins heureuse, seul vrai bémol d’un ensemble artistement constitué, qui fait naturellement la part belle à Martinů, dont Bělohlávek s’était fait le héros. Ses Estampes, ses Paraboles, ses Ricercari sont des diamants inaltérés.

Plus surprenant, au rayon Ravel, une suite de Ma Mère l’Oye, tendre et raffinée, me tirerait des larmes si ce n’était l’exotisme des bois. Une 9e de Dvořák plus poétique qu’épique en dit long sur l’art de celui qui fut d’abord un conteur : son album Suk, dominé par une lecture transcendante de poésie du Conte de fée, reste trop peu couru, tout comme sa Troisième Symphonie de Fibich, tirée vers Brahms (et d’ailleurs pourquoi Supraphon laisse-t-il dormir son intégrale des Symphonies de Brahms ?). La lecture sombre, fermée, violente du Concerto pour orchestre de Bartók me fait regretter de ne pas avoir par lui Le Château de Barbe-Bleue ou Le Prince de bois.

Sommet de l’album, Ma Patrie. L’enregistrement réalisé en 1990 fut éclipsé par la captation en concert qui documentait le retour de Rafael Kubelík dans son pays natal : cette Patrie d’un expatrié imposa toute sa charge symbolique, alors que patiemment, en trois grandes journées de studio, Jiří Bělohlávek ayant enfin retrouvé son Orchestre Philharmonique Tchèque, engrangeait une version élégante et éloquente du chef-d’œuvre de Smetana.

La retrouver, pouvoir la mettre en regard avec l’ultime captation réalisée pour Decca par les mêmes, procure un plaisir sans mélange : tout l’art si dessiné, toute la verve narrative qui fut le sel de la maturité de ce grand musicien pour les musiciens paraissent ici, magnifiquement captés. L’hommage de Supraphon a bien raison de s’ouvrir sur ce sombre joyau.

LE DISQUE DU JOUR

Jiří Bělohlávek Recollection

Bedřich Smetana (1824-1884)
Mà Vlast, JB 1/112
Antonín Dvořák (1841-1904)
Symphonie No. 9 en mi mineur, Op. 95, B. 178, “Du Nouveau Monde”
Sérénade pour cordes en mi majeur, Op. 22, B. 52
Josef Suk (1874-1935)
Scherzo fantastique pour orchestre, Op. 25
Conte de fée (Suite de concert) d’après la musique du conte “Raduz et Mahulena” de Zeyer, Op. 16
Sérénade pour cordes en mi bémol majeur, Op. 6
Zdeněk Fibich (1850-1900)
Symphonie No. 3 en mi mineur, Op. 53
Leoš Janáček (1854-1928)
Sinfonietta, Op. 60, JW 6/18
Taras Bulba, JW 6/15 (Rhapsodie pour orchestre d’après le roman de N. V. Gogol)
Bohuslav Martinů (1890-1959)
Ouverture pour orchestre, H. 345
Rhapsodie pour grand orchestre, H. 171
Paraboles, H. 367
Estampes, H. 369
Ricercari pour orchestre de chambre, H. 267
Maurice Ravel (1875-1937)
Ma mère l’Oye, Suite, M. 60 (version orchestrale)
Pavane pour une infante défunte, M. 19 (version orchestrale)
Béla Bartók (1881-1945)
Divertimento pour cordes, Sz. 113
Concerto pour orchestre, Sz. 116
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Symphonie No. 38 en ré majeur, K. 504 “Prague”
Felix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1847)
Symphonie No. 4 en la majeur, Op. 90 “Italienne”
Arnold Schoenberg (1874-1951)
Verklärte Nacht, Op. 4 (version orchestrale)
Pavel Haas (1899-1944)
Etude pour cordes
Gustav Mahler (1860-1911)
Symphonie No. 5
Symphonie No. 2 “Résurrection”

Orchestre Philharmonique Tchèque
Orchestre Symphonique de Prague
Orchestre Philharmonique de Prague
Orchestre Philharmonique de Brno
Jiří Bělohlávek, direction

Un coffret de 8 CD du label Supraphon SU4250-2
Acheter l’album sur le site du label Supraphon, sur le site www.clicmusique.com, ou sur Amazon.fr – Télécharger ou écouter l’album en haute-définition sur Qobuz.com

Photo à la une : © DR