David et Goliath

La chose est entendue : Beethoven est le grand sujet de la maturité de Murray Perahia. Ce qui sera peut-être un jour une intégrale des sonates s’est initié chez Sony. Passé sous l’étiquette jaune, un premier album Bach refermait son patient voyage dans le clavier de celui-ci, le second ne pouvait être que pour Beethoven, et dévolu à cette Hammerklavier qu’il tentait au concert, s’y défiant en tant que pianiste, en tant qu’artiste, mais y risquant d’abord sa sonorité.

Question de nature, le jeune Kempff, Backhaus qui en concert y fut toujours sublime, Arrau étaient nés pour la Hammerklavier, mais Perahia ? Ce jeune homme si fluet que je voyais chanter ses Concertos de Mozart avec ce mélange de grâce et de profondeur au Théâtre des Champs-Elysées, comment aurais-je pu imaginer qu’un jour les escarpements de l’Allegro, la furie ivre du Scherzo, la méditation goethéenne de l’Adagio, l’exaltation du risoluto seraient dans ses doigts ?

Le disque est fabuleux, Perahia qui sait être prêt comme aucun autre pianiste de sa génération, a tout calculé, le moindre détail, le plus infime modelé du plus bref trait, même dans la polyphonie la plus touffue, le détail des phrasés, et la ponctuation des respirations, tout est simplement parfait, mais surtout vivant, rien ne s’y fige, la respiration de Beethoven s’y entend, transmuée dans un clavier à la fois physique et stellaire : écoutez seulement comment la voie lactée de l’Adagio se meut, étoiles d’un aigu de diamant, comètes du medium, et ce souffle des graves qui creuse l’espace. Ah ! on pouvait craindre que David n’ait pas vaincu Goliath, mais ici il l’aura couché, non avec la pierre, mais avec sa harpe. Cela chante et parle, c’est un sortilège.

Une telle Hammerklavier aurait suffi, elle invite, sa dernière note éteinte, à une méditation que seule Arrau m’inspire, mieux, me commande. Mais non, Perahia, construisant son intégrale, y ajoute la Clair de lune, et c’est un peintre qui la modèle devant vous : le sfumato de l’Adagio est fait avec le vernis, une brillance d’eau morte dans le cantabile paraît, qui n’est possible que par la science exacte du legato où les deux mains sont si intimement liées par l’harmonie. Quelle leçon ! Un elfe un peu Füssli danse dans l’Allegretto, un “Feuerreiter” s’élance dans le Presto, et soudain la Mondschein-Sonate avoue l’enfant tardif du Sturm und Drang qu’elle est bel et bien.

LE DISQUE DU JOUR

Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Sonate pour piano No. 29 en si bémol majeur, Op. 106
« Hammerklavier »

Sonate pour piano No. 14 en ut dièse mineur, Op. 27 No. 2
« Clair de lune »

Murray Perahia, piano

Un album du label Deutsche Grammophon 002894798353
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Photo à la une : © DR