Grand Luxe

Ah, les mezzo-sopranos pulpeuses, ces déesses, ces Carmen, ces Dalila, comme elles sont devenues rares ! Et pourtant Paris en voit aujourd’hui fleurir deux, déjà de très grandes Carmen, mais absolument différentes par la nature même de leur instrument.

Anita Rachvelishvili aura transporté Bastille par sa Dalila, simplement historique par la pure beauté de la voix, la longueur des phrases, une sensualité triste qui nous font voyager à rebours dans le temps.

Cet art de chanter Massenet vient d’un autre siècle, d’en caresser les mots, d’en épouser du souffle les lignes si infinies qui se sinuent dans l’orchestre. Cette voix si ample, si tenue et si libre, la profusion du timbre, l’ampleur du registre qui va saisir avec aplomb les aigus de la Chanson du voile et fait tonner le cuivre de son médium pour un O don fatale déjà anthologique. Quelle Eboli !, mais quelle Carmen surtout dont hélas il nous manque ici l’air des cartes où on l’attendait plutôt que dans la Séguédille.

Deux autres sommets, la Lettre de Charlotte, ourlée d’un pathétisme qu’il fallait oser (et qui lui aussi est d’un autre temps), et la Chanson de Tamar de La Légende de Shota Rustaveli. Un bémol : les mots sont encore paresseux dans le répertoire français, tant la voix est grande : cela s’arrangera.

Les mots, Gaëlle Arquez, dont j’avais tant aimé la Conception autoritaire façon Fanny Heldy, vous les met dans l’oreille imparablement. Quelle diseuse, Carmen éclatante dont ici vous n’aurez que « les remparts », dit pointus, avec cette pointe opéra comique que je croyais perdue.

La voix est plus légère que cette pulpe dont Anita Rachvelishvili embaume tout ce qu’elle chante, mais le profil d’Arquez est celui d’une tragédienne classique, ce que proclame dès l’entrée trois airs pris chez Gluck et Cherubini : la ligne de l’invocation de Clytemnestre est foudroyante, la plainte d’Armide tenue et terrible, la grande scène de Néris équilibrant une pureté qui doit encore à Gluck, avec un bel canto dont je n’avais pas perçu le raffinement à ce point.

Tout cela très dit, les mots devant. Et côté romantique, un feu tenu pour Berlioz, pour la Margaret du Roi d’Ys, même pour la Cléopâtre de Massenet (la “Lettre de Charlotte” est superbe, tenue, si différente de celle de Rachvelishvili) et pour la rareté de Wormser, cette Clytemnestre que j’aimerais connaître au complet.

Mais c’est à la Mignon de Thomas que je reviens sans cesse, si finement chantée, cette nostalgie où le timbre évoque autant que les mots.

LE DISQUE DU JOUR

Récital
Airs de Georges Bizet (Carmen), Camille Saint-Saëns (Samson et Dalila), Giuseppe Verdi (Il Trovatore, Don Carlo), Jules Massenet (Werther), Nikolai Rimski-Korsakov (La Fiancée du tsar), Pietro Mascagni (Cavalleria rusticana), Charles Gounod (Sapho) et Dimitri
Arakishvili (La Légende de Shota Rustaveli)

Anita Rachvelishvili, mezzo-soprano
Barbara Masaro, soprano
Coro del Teatro Municipale di Piacenza
Orchestra Sinfonica Nazionale della RAI
Giacomo Sagripanti, direction
Un album du label Sony Classical 19075808752
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Ardente flamme
Airs de Christoph Willibald Gluck (Iphigénie en Aulide, Armide), Luigi Cherubini (Médée), Edouard Lalo
(Le Roi d’Ys), Georges Bizet (Carmen), Hector Berlioz (La Damnation
de Faust), Charles Gounod (Sapho), Ambroise Thomas (Mignon),
Jules Massenet (Cléopâtre,
Werther), André Wormser (Clytemnestre)

Gaëlle Arquez, mezzo-soprano
Orchestre National Bordeaux-Aquitaine
Paul Daniel, direction
Un album du label Deutsche Grammophon 4816425
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Photo à la une : La mezzo-soprano Anita Rachvelishvili – Photo : © DR