Il Cavaliere

De mauvaise réputation, histrion où je ne sais quoi de plus méprisant, Fernando Corena est passé dans les oubliettes du chant lyrique. Pas son Falstaff heureusement, qui emportait Carlo Maria Giulini pour ses débuts “anglais” (en Écosse ! Festival d’Edimbourg, 1955) dans une course folle : la représentation a été enregistrée heureusement, elle est disponible, vrai élixir de bonne humeur alors qu’ensuite Giulini nous fera son Falstaff bien raisonneur, et sentencieux surtout.

Trois ans plus tôt, le Cavaliere de Corena était déjà si couru outre-Manche que Decca lui offrait une somptueuse équipe de chant pour un grand microsillon d’extraits. Que n’ont-ils tous enregistré l’intégrale qui aurait sans doute apporté la réponse à la gravure géniale, mais très studio, de Karajan pour Walter Legge.

Si Fernando Corena est bien le roi de cette fête de théâtre magnifiquement captée par les micros d’Arthur Lilley, tous ont été coachés par Christopher Raeburn qui se souvenait avec un plaisir non feint de ces sessions. L’équipe est brillante et brûle les planches, Resnik irrésistible Quickly, Ilva Ligabue divine, à la fois piquante et sensuelle en Alice (quelle sublime soprano, si rare au disque !, à Edimbourg on n’a que le grelot, certes plein d’esprit d’Anna Maria Rovere, mais grelot quand même), Renato Capecchi en magnifique forme pour un Ford tonnant, Luigi Alva en Fenton et une inconnue divine (de moi en tous cas) qui lui fait Nanetta : Lydia Marimpietri, une très bonne Page, Fernanda Cardoni (qu’on retrouvera à Edimbourg). Il y a chez tous un esprit, un brio, des pieds légers, des voix ailées qui font pleurer de ne pas avoir tout.

Mais ce que l’on a est formidable, dirigé vif et plein par Edward Downes très à son aise ici et qui ne démérite ni devant Giulini ni devant Karajan (ni devant Solti ou Muti), avec un Falstaff très « cavaliere », grand style, où Corena, sachant qu’il enregistre le rôle de sa vie, soigne son chant, lui évite ce débraillé qui a souvent agacé, fait briller les mots dans ce grand baryton-basse avec aigu aisé, qui est la voix exacte à laquelle pensait Verdi écrivant le rôle (et ce qu’était Maurel, le créateur).

En complément quatre « barbons » de Rossini et de Donizetti, spécialité de Corena qui y picore ses mots avec une virtuosité soulante et fascinante, morceaux de bravoure qui culminent dans l’adresse de Dulcamara aux rustici : le « Musica ! » restera mémorable.

Tout un art du personnage qui fit le génie de ce chanteur discuté par les précieux est là. Écoutez seulement.

LE DISQUE DU JOUR

Giuseppe Verdi (1813-1901)
Falstaff (extraits)
Gioaccchino Rossini* (1792-1868)
Il barbiere di Siviglia
(extrait de l’Acte 1, « A un dottor della mia sorte »)

La gazza ladra (extrait de l’Acte 1, « Il mio pianto è preparato »)
Gaetano Donizetti* (1797-1848)
L’elisir d’amore (extrait de l’Acte 1, « Udite, udite, o rustici »)
Don Pasquale (extrait de l’Acte 1, « Ah! Un foco insolito »)

(*)Fernando Corena, basse (Falstaff)
Renato Capecchi, baryton (Ford)
Ilva Ligabue, soprano (Alice Ford)
Lydia Marimpietri, soprano (Nanetta)
Fernanda Cadoni, mezzo-soprano (Meg Page)
Regina Resnik, mezzo-soprano (Mistress Quickly)
Luigi Alva, ténor (Fenton)
Robert Bowman, ténor (Bardolph)
Michael Langdon, basse (Pistol)
New Symphony Orchestra of London
Sir Edward Downes, direction
*L’Orchestre de la Suisse Romande
*Alberto Erede, direction
Un album du label Decca 4820268 (Collection Eloquence Australia)
Acheter l’album sur le site du label eloquenceclassics.com, sur le site www.ledisquaire.com, ou sur Amazon.fr – Télécharger ou écouter l’album en haute-définition sur Qobuz.com

Giuseppe Verdi
Falstaff

Fernando Corena (Sir John Falstaff)
Juan Oncina (Actes I, II)Kevin Miller (Acte III) (Fenton)
Anna Maria Rovere (Alice Ford)
Fernanda Cadoni (Meg Page)
Oralia Dominguez (Mistress Quickly)
Walter Monachesi (Ford)
Eugenia Ratti (Nannetta)
Dermol Troy (Dr Caius)
Daniel McCosham (Bardolfo)
Marco Stefanoni (Pistola)
Glyndebourne Opera Chorus
Royal Philharmonic Orchestra
Carlo Maria Giulini
Enregistré au Festival d’Edinburgh le 25 août 1955
Un album de 2 CD du label ICA Classics ICAC5061
Acheter l’album sur le site du label ICA Classics, sur le site www.clicmusique.com, ou sur Amazon.fr

Photo à la une : Photo de couverture d’un LP Mozart & Cimarosa de la basse Fernando Corena pour Decca London – Photo : © DR