Schubert et l’esthète

Louis Schwizgebel ne fait rien comme personne. Ses disques précédents affichaient des points de vue particuliers : dans son premier album solo, un Gaspard de la nuit très clair, évident, classique faisait mentir toute une tradition d’interprétations fantasques, ses deux premiers Concertos de Beethoven, sonnaient impérieux autant que le futur Empereur, un doublé concertant de Saint-Saëns le montrait unifiant deux œuvres qui pourtant ne se disent au fond rien, dans L’Égyptien il parvenait à « dépaysager » la partition de ses exotismes.

Le voilà qui affronte deux grandes Sonates de Schubert. Les affronte-t-il ? Non, il les contourne, ne les prend pas de face, sa sonorité naturellement belle et équilibrée ne veut pas y laisser une plume. Certains y ont entendu un faux-pas, j’y vois plutôt un pas de coté, pas absolument convainquant dans la furia de la D. 958 qui, vraiment sans abîme, jouée droite au point que des phrasés typiquement schubertiens y sont froissés, manque au but. Pourtant, comment ne pas entendre à quel point tout cela est conçu, pensé, en pur classique?

Mais le propos de simplicité, d’équilibre va bien mieux à la D. 845, sonate complexe, aux couleurs plus subtilement assombries, au discours plus énigmatique. La formule interrogative qui ouvre le Moderato – ici vraiment moderato – résonne dans une harmonie mystérieuse, et reviendra toujours aussi énigmatique, la danse suspendue, fantomatique de l’Andante, puis son “Leiermann” sont plus d’une fois étonnant. Le Scherzo inquiet, qui refuse de claironner, est décidément bien vu, comme ce Finale qui vacille autour d’une ligne droite, où des flûtes et des trompes chantent le thème péremptoire qui éclate par retours.

Y manque la démesure, la folie, l’exaltation, dont ce si beau son ne voudrait pas se voir défait. C’est un bémol d’importance, insuffisant pourtant pour ne pas écouter cet artiste et finalement le suivre ici aussi.

LE DISQUE DU JOUR

cover-schubert-schwizgebel-aparteFranz Schubert (1797-1828)
Sonate pour piano No. 19
en ut mineur, D. 958

Sonate pour piano No. 16
en la mineur, D. 845

Louis Schwizgebel, piano

Un album du label Aparté AP133
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Photo à la une : © Marco Borggreve