Prodige ?

On l’a assez proclamé, Benjamin Grosvenor sera le nouveau Cherkassky : un pianiste virtuose qui ose tout, grâce à des moyens phénoménaux, qui dore la sonorité de son Steinway, qui vous envoie des paillettes avec les doigts directement dans les mirettes. Mais l’autre partie de la critique l’entend comme un musicien, un artiste visité par les Dieux, un Lipatti en somme.

Le grand écart est une discipline vouée à la brièveté et il semble bien qu’avec ce nouvel opus, elle ait fait long feu. Le disque se scinde d’ailleurs en deux parties terriblement contrastées. Le Prélude, Choral et Fugue dans probablement une de ses plus belles (mais accomplie ?) lectures qu’ait connu le disque conclut la première, ouverte par une éloquente Chaconne de Bach vraiment très Busoni – je ne m’en plaindrais pas – et poursuivie par deux Préludes et Fugues de Mendelssohn. L’équilibre du clavier est admirable, le grand jeu fascinant, les couleurs, les accents, la fantaisie relative certes, tout cela est du grand Grosvenor mais pourtant une dimension dans les couleurs, dans les phrasés, dans les accents si magnifiquement illustrés par le Premier Cahier de l’Iberia d’Albéniz, centre de son premier album (intitulé “This and That”) avant même sa collaboration avec Decca, me manquent.

Puis paraît la Barcarolle de Chopin. C’est un cauchemar : l’accord emphatique du début, la mollesse des mesures qui suivent, le rubato sirupeux du thème, la désunion des rythmes, la coda plombée, l’affect à la place de cette ligne qu’il faut faire immaculée, et chanter dans une sonorité entre or et bronze (écoutez simplement Perlemuter), et surtout infinie. Peine perdue, gondole et gondolier ont fait naufrage, et il n’y a plus un palais dans cette Venise dévastée par l’absence de goût. Ils ne réapparaitront pas dans un Venezia e Napoli photographique où le pianiste musarde ou tonne, occupant le vide. Rassurez-vous, tout va bien, le disque se barde de récompenses, la presse hexagonale et albione exultent, mais je ne peux me contraindre à l’enthousiasme commun. Pourtant, je réécouterais bien ce Franck qui m’avait tant séduit à la première écoute avant que je n’y réentende Ivan Moravec.

LE DISQUE DU JOUR

cover-grosvenor-deccaJohann Sebastian Bach (1685-1750)
Chaconne, extraite de la Partita pour violon seul n° 2, BWV 1004 (arr. Busoni)
Felix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1847)
Prélude et Fugue en mi mineur, Op. 35 No. 1
Prélude et Fugue en fa mineur, Op. 35 No. 5
César Franck (1822-1890)
Prélude, Choral et Fugue
Frédéric Chopin (1810-1849)
Barcarolle en fa dièse majeur, Op. 60
Franz Liszt (1811-1886)
Venezia e Napoli, S. 162 (version révisée, 1859)
Maurice Ravel (1875-1937) (uniquement dans la version digitale)
Le Tombeau de Couperin

Benjamin Grosvenor, piano

Un album du label Decca 4830255
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Photo à la une : © DR