Persistance

Steven Osborne, auquel on doit une intégrale onirique du piano de Ravel, conclut son nouvel album par Palais de Mari, un des ultimes opus de Morton Feldman. De l’aveu même du compositeur, « a short work », seulement entre 20 et 30 minutes, durée laissée à l’appréciation de l’interprète, en l’occurrence ici 26’16. Palais de Mari est probablement l’œuvre qui illustre le mieux la confusion courante dont est victime ce compositeur atypique, aussi hors du temps et de son milieu que le fut jadis Sorabji : cette musique n’est pas minimaliste, mais absolument lyrique, elle ne répète pas, elle persiste. Il y a une nuance d’importance et Steven Osborne a parfaitement compris que les quatre notes énoncées au début ne sont pas un motif, mais une porte ouverte dont la couleur harmonique pourra changer au cours des lentes réfractions qui semblent travailler sur la nature du silence lui-même, mais dont l’identité sonore persistera. Et dans le piano sans ego de Steven Osborne, elle persiste, mystérieuse, fascinante, une nuit sans fin, car à peine la pièce « finie », je la remets à son début.

Pour une expérience c’en est une ! Il me semble que Steven Osborne va encore plus loin ici dans la raréfaction et une sorte de tendresse du son que ne le faisait Stephane Ginzburgh qui étudia l’œuvre avec le compositeur. Un océan de sens sépare Palais de Mari des autres pièces de Feldman réunies ici, c’est comme si le chef-d’œuvre s’effrayait devant ses esquisses, et un abîme se creuse, qui ne peut être comblé, entre le brio post-debussyste, même involontaire, de Crumb et l’absolutisme de Feldman.

J’enrage que Steven Osborne ne nous ait pas livré tout un double CD Feldman : car mis en regard de son Palais de Mari, j’imagine à quel point sa proposition pour For Bunita Marcus aurait été saisissante. Demain peut-être.

LE DISQUE DU JOUR

cover osborne feldman crumbMorton Feldman (1926-1987)
Palais de Mari
Intermission 5
Piano Pieces 1952
Extensions 3
George Crumb (né en 1929)
Processional
A Little Suite for Christmas, “AD 19179”

Steven Osborne, piano

Un album du label Hypérion CDA68108
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Photo à la une : © Ben Ealovega