Cordes et âmes II (De Vito versus Busch ?)

Le Concerto de Beethoven manquait à la discographie officielle de Gioconda De Vito. Le voici, tiré des archives de la Radio allemande, station Berlin RIAS, et dirigé avec panache par le frère cadet d’Eugen Jochum, Georg Ludwig.

De son archet fruité, en phrasés ailés, Gioconda De Vito évite à son Beethoven tout appui, elle y chante comme elle chanta toujours, éperdument et avec une sorte de candeur qui fascinait son public allemand. La beauté naturelle des lignes de chant allège le discours, son aigu de soprano délivre les longues phrases voulues par Beethoven de toute pesanteur. C’est une bénédiction dans une œuvre où tant peinent à trouver l’équilibre entre classicisme et romantisme. De Vito y est éperdument romantique, mais à la manière de Mendelssohn ou de Goethe : de toute façon, son violon-lumière ne pouvait pas faire autrement.

Cet ajout majeur au legs d’une violoniste que Wilhelm Furtwängler chérissait se complète par une version inédite de sa Sonate favorite, l’Opus 100 de Brahms, la « Thuner-Sonata », œuvre pastorale dont les mélodies désarmantes de tendresse l’inspirèrent toujours. Mais en ce 7 octobre 1951, son violon lui est un rien revêche. Elle n’avait probablement pas eu le loisir de le chauffer, elle qui s’excusait de jouer jusqu’au dernier moment en coulisse en disant : « je me fais la voix ». Mais cela vient à mesure, et d’ailleurs aussi pour Michael Raucheisen dont le clavier jusque-là aura été bien terne – tous deux entrent en même temps dans la pure poésie au passage de la modulation en mineur, et leur duo effusif ne cessera plus, jusque dans le grand récitatif qui ouvre le Finale, où elle invente à son violon cette incroyable voix d’alto : la soprano s’est faite baryton. La Chaconne de Vitali, comme toujours sous ses doigts, brûle, véhémente supplique, rappelant que cette immense artiste est une vraie diva du bel canto dont le violon fut la « voce ».

Le hasard des parutions discographiques vous a de ces facéties ! Voici que me parviennent le même jour le Concerto de Beethoven de Gioconda DeVito et celui d’Adolf Busch !

Si le chambriste est demeuré dans certains esprits – un livre, suite de tableautins révélateurs signé André Tubeuf et un beau coffret chez Warner dont je vous ai déjà entretenus se sont chargés de raviver son souvenir – on oublie un peu vite que Busch fut un soliste d’exception : il se fit entre autres le champion du terrible Concerto de Busoni, et son interprétation du Concerto de Beethoven marqua un tournant dans l’interprétation de l’œuvre, la débarrassant d’un romantisme encombrant qui avait autorisé les virtuoses à se l’approprier.

Avec son archet droit, ses phrasés altiers, son équilibre parfait, l’unique Concerto pour violon de Beethoven redevenait ce sacre ardent d’un classicisme absolu. Sa conception solaire était déjà bien connue, documentée par un concert donné à New York le 9 février 1942. Son frère le dirigeait, rien moins qu’un manifeste : l’Allemagne éternelle était à Carnegie Hall, plus à Berlin.

De retour en Europe, sept ans plus tard, longtemps après que l’hydre hitlérienne avait été abattue, de l’autre côté de la frontière, à Copenhague, Busch reprend son Beethoven, toujours aussi ardent, hautain, illuminé pas ses cadences de pure folie où s’invitent les complexités polyphoniques de la Chaconne de Bach et l’ombre faustienne de Busoni.

Et c’est miracle, archet brûlant, timbres éclatants, chant éperdu avec rossignols dans un Larghetto qui évoque celui, céleste à jamais, de Joseph Wolfsthal. L’âme allemande. Les deux Romances sont des ajouts charmants, mineurs croiriez-vous, mais en fait irrésistibles car soudain tirées de l’anecdotique par ce violon souverain.
Voilà pour ce Beethoven danois mené grand train par un Launy Grøndhal conscient de ce qui s’y joue et s’y dit.

Mais ce n’est pas tout. Le même éditeur sort de sa poche un plein disque Brahms : Concerto et Double Concerto. A Bâle, dirigé large, profond et surtout subtil – les « piano subito » de tout l’orchestre, les phrasés si détaillés, les atmosphères si composées – par le grand Hans Münch, le frère cadet trop méconnu du “grand Charles”, le Concerto « solo » est simplement médusant. Busch s’y brûle, et son violon avec, quitte à déferler de l’archet çà et là dans le Finale.

Pour une expérience existentielle, c’en est une !, sans jamais qu’aucune note du chef-d’œuvre de Brahms en soit trahie en esprit ou en style : la montée vers le climax avant la brève cadenza, et le crescendo vers le Finale sont insensés, plus personne ne les oserait ainsi aujourd’hui.

Comment l’Orchestre National de France, publiant récemment un coffret à sa gloire dont d’ailleurs il avait oblitéré sans plus de façon un de ses directeurs historiques, Jean Martinon, a-t-il pu laisser de côté le Double Concerto réunissant le 21 juin 1949 sous la baguette de Paul Kletzki qui offrit au National ses plus beaux concerts des années cinquante, Adolf et Hermann Busch ? Probablement pour les mêmes raisons qui auront présidé à l’éviction de Jean Martinon : l’ignorance, l’oubli, l’inculture, le goût du temps présent … mais le violoncelle funambule d’Hermann, à lui seul, ne méritait pas cet affront ! Quoi qu’il en soit, ce Double Concerto de Brahms, en dehors de son caractère de plein droit et sens historique, est simplement prodigieux, une immense « Kammermusik » dont vous ne voudrez pas vous priver.

LE DISQUE DU JOUR

cover brahms beethoven devito auditeLudwig van Beethoven (1770-1827)
Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, Op. 61
Johannes Brahms (1833-1897)
Sonate pour violon et piano
No. 2 en la majeur, Op. 100

Tomaso Antonio Vitali (1663-1745)
Chaconne en sol mineur

Gioconda De Vito, violon
Michael Raucheisen, piano
RIAS-Sinfonie-Orchester
Georg Ludwig Jochum, direction

Un album du label Audite 95621
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cover busch beethoven grondahl guildLudwig van Beethoven (1770-1827)
Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, Op. 61*
Romance pour violon et orchestre No. 1 en sol majeur, Op. 40
Romance pour violon et orchestre No. 2 en fa majeur, Op. 50

Adolf Busch, violon
*Orchestre Symphonique d’État Danois
New York WOR Radio Orchestra
*Launy Grøndhal, direction
Alfred Wallenstein, direction

Un album du label Guild GHCD2395
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cover busch brahms guildJohannes Brahms (1833-1897)
Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, Op. 77
Concerto pour violon, violoncelle et orchestre en la mineur, Op. 102*

Adolf Busch, violon
*Hermann Busch, violoncelle
Orchester der Stadt Basel
*Orchestre National de la Radiodiffusion française
*Paul Kletzki, direction
Hans Münch, direction

PS : Soudain le son varie beaucoup pour le Finale. Une autre « source » a-t-elle été employée ?

Un album du label Guild GHCD2418
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Photo à la une : La violoniste Gioconda De Vito avec le chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler, en 1952 – Photo : (c) DR