Du pouvoir de l’imagination

Les accords de tempête du Minaccioso commencent leur ronde infernale, Florian Noack les sculpte dans le grave de ce piano si ample et si précis, fait entendre les effrayants jeux de cloches, musique implacable. Sait-il qu’il fait ici aussi bien que Medtner lui-même pour la qualité pianistique comme pour l’art d’évoquer? C’est si suggestif que je vois Kachtcheï, j’en subirais presque les funestes envoutements.

Je m’interroge depuis ses débuts sur le tropisme russe qui poursuite ce jeune homme de vingt-cinq ans, tout un album de transcriptions autour de la Schéhérazade de Rimski-Korsakov, une intégrale Liapounov bientôt à son deuxième volume et maintenant Medtner. Sa virtuosité ailée, son art d’éclaircir les écritures les plus complexes l’y destinaient naturellement. Mais enfin, même si avec dix doigts, il semble en avoir trente et ébroue les myriades de notes dont Medtner inonde ses partitions en leur donnant un sens, il faut ici en plus une tête bien faite et un art des atmosphères que peu ont trouvé. Dans sa génération, je ne vois que Yevgeny Sudbin et lui.

Preuve de cette clairvoyance, il entend bien derrière les Contes Op. 8 une sonate virtuelle, et dans l’ardente Sonate tragique, où Medtner semble résumer en dix minutes ce que Rachmaninov dirait en trente, trois vastes poèmes. Tout est dans tout, mais d’abord ce jeu tellement intense et pourtant fusant vous saisira.

Sublime, l’Elfenmärchen de l’Op. 48 referme l’album. Medtner le demande « Con molto flessibile », de doigts certes, mais surtout d’esprit, un Dionysos aux pieds ailés, une merveille.

Au centre du disque, l’Opus 76 de Brahms. L’idée ne me serait pas venue de marier ces deux-là, et pourtant, dans leur rapport au piano et à la profusion harmonique, dans leur inclinaison à un imaginaire sonore qui élargit la palette de l’instrument, et aussi dans leur écriture absolument polyphonique, l’un et l’autre partagent beaucoup.

Quel duo ! Et comment Florian Noack me prend par la main pour me faire pénétrer dans le sombre Capriccio qui ouvre cet opus lyrique et secret, porte d’entrée vers le monde merveilleux des derniers cahiers de piano. L’éloquence du son est quelque chose que j’y avais perdu depuis Katchen, la légèreté du deuxième Capriccio n’oublie jamais les timbres, il y a des fifres et des hautbois dans son joueur motif de parade, toute une fantaisie qui, comme dans une sonate de Scarlatti, veut la rectitude du tempo et la transparence des lignes de chants : une polyphonie ailée que l’on retrouvera tout au long des deux cahiers de l’opus.

Sous ces doigts là, dans cette tête là, voilà une paire qui s’accorde et exige une suite !

LE DISQUE DU JOUR

FlorianNoack_1121Nikolai Medtner (1880-1951)
2 Contes (Skazki), Op. 8
2 Contes (Skazki), Op. 20
2 Contes (Skazki), Op. 48
Sonata Tragica, en ut mineur (No. 5, des “Mélodies oubliées, Partie II, Op. 39”)
Johannes Brahms (1833-1897)
8 Klavierstücke, Op. 76

Florian Noack, piano

Un album du label Artalinna ATL-A014
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Photo à la une : © Monika Lawrenz