Liszt en trio

J’ai toujours été déconcerté par le jeu droit, métrique, raide presque, mis par Wilhelm Kempff à Sposalizio dans l’enregistrement qu’il en réalisa pour la Deutsche Grammophon en 1974 : quasiment un anti lui-même. Mais dès Il Penseroso, maussade, étrangement étouffé, le grand Kempff reparaissait, qui s’épanouira totalement dans la suite du disque, de plus en plus solaire – Canzonetta sur les pointes, Sonnets magiques, Gondoliera mystérieuse … L’Italie de cette Deuxième Année de Pèlerinage en extraits est vraiment celle de Positano où il séjournait depuis 1958. Les deux Légendes sont de la même eau miroitante, Kempff y transmuant son clavier en harpe éolienne. Reprenant les bandes originales que Deutsche Grammophon avait enregistrées en quadriphonique, Pentatone donne à ce disque légendaire une seconde jeunesse : tout y sonne plus présent, plus précis, mais toujours aussi poétique.

Tant qu’â rester au rayon Liszt, je mets dans la platine l’album enregistré en 2010 par Adrienne Krausz pour BMC qui ne me parvient qu’aujourd’hui. « The Twilight of Liszt », tout un disque consacré aux énigmatiques pièces de la fin, crépuscule où le compositeur va jusqu’à abolir la tonalité.

Elle articule sa déambulation dans cet entre-chien-et-loup autour des deux Lugubre gondole, ouvrant avec la rumination de la Première, étirée, délétère. La Romance oubliée esseulée qui suit sonne du coup plus étrange encore, et le charme des Valses oubliées a quelques chose de vain, d’amer. A nouveau sans direction, Nuages gris lui offre toute une miniature de subtilités pour les timbres, les accents infinitésimaux, alors que dans les Csardas, le clavier se fait sec, les pointes paraissent, l’ironie corrompt tout – violente dans la Csardas obstinée dont les rythmes sont ceux d’une danse des morts, sinistre dans la Csardas macabre qui s’avance sur un rythme de marche.

Les questions sans réponse de la Bagatelle sans tonalité restent en suspens, effacées par le glas de la seconde Lugubre gondole : c’est le catafalque de Wagner qui passe, interrogé par le motif de Tristan. Les trois Rhapsodies hongroises tardives deviennent ce qu’elles devraient toujours être, des poèmes de l’étrange où la mort rode.

Et la pianiste magyare referme l’album par la songerie en apesanteur d’En rêve qui s’achève aussi sur une ellipse. Disque majeur pour qui souhaite aborder le plus secret de l’œuvre pianistique de Liszt, je le range juste à coté de ceux d’Alfred Brendel.

Piochant dans une part tout aussi peu courue du catalogue de Liszt, voici un CD regroupant l’essentiel de ce qu’il aura composé pour le violon et le piano. Héros : Ulf Wallin et Roland Pöntinen. Le Grand Duo Concertant écrit sur une romance anecdotique s’avère une formidable suite de variations d’un brio étincelant et d’une fraîcheur d’écriture vivifiante dont je ne m’explique pas qu’elle soit si peu prisée par les violonistes.

Ulf Wallin y fait assaut de virtuosité mais plus encore d’esprit, allant du salon au fantasque du même trait d’archet. L’arrangement pour violon et piano de la célébrissime Douzième Rapsodie hongroise accentue encore son caractère populaire, mais le reste du programme est consacré à des pièces de la dernière période, Zweite Elégie, Epithalam, le très étrange Die Zelle in Nonnenwerth, la Romance oubliée où le violon joue une cantatrice égarée, et La Lugubre gondole où l’archet met une plainte hungarisante que la version pour piano solo estompait. Derrière l’archet sombre d’Ulf Wallin, les paysages orchestraux déployés par Roland Pöntinen nous rappellent quel grand pianiste il demeure.

LES DISQUES DU JOUR

cover liszt kempff pentatoneFranz Liszt (1811-1886)
Années de pèlerinage II, Italie (S. 161)
(extraits : 1. Sposalizio, 2. Il Pensieroso, 3. Canzonetta del Salvator Rosa, 4. Sonetto 47 del Petrarca, 5. Sonetto 104 del Petrarca, 6. Sonetto 123 del Petrarca)
Années de pèlerinage II, Italie – Supplément, S. 162
Gondoliera (Canzone del Cavaliere Peruchini, « La biondina in gondoletta », S. 162 No. 1
2 Légendes, S. 175 (Saint François d’Assise : la prédication aux oiseaux, Saint François de Paule marchant sur les flots)

Wilhelm Kempff, piano
Un album du label Pentatone PTC 518622
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cover liszt krausz bmcFranz Liszt
The Twilight of Liszt
La Lugubre gondole – Nos. 1 & 2
Romance oubliée
Valses oubliées– Nos. 1 & 4
Nuages gris
Csardas No. 1
Csardas obstinée
Csardas macabre
Bagatelle sans tonalité
Unstern !- Sinistre
Rhapsodie hongroise No. 16 en la mineur, S. 244 No. 16
Rhapsodie hongroise No. 17 en ré mineur, S. 244 No. 17
Rhapsodie hongroise No. 18 en fa dièse mineur, S. 244 No. 18
Im Traum (En rêve)

Adrienne Krausz, piano
Un album du label Budapest Music Center BMCCD185
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cover liszt wallin pontinen bisFranz Liszt
Grand duo concertant
sur le “Le Marin”,
d’après Lafont, S. 128

Die Zelle in Nonnenwerth,
S. 382/R. 463 (version violon / piano)

Epithalam zu Eduard Remenyi’s Vermahlungsfeier,
S. 129 / R. 466

Le Carnaval de Pesth, S. 379a (arr. de la Rhapsodie hongroise No. 12, pour violon et piano)
Élégie No. 2, S. 131 / R. 472
Romance oubliee, S. 132 / R. 467b
Die Trauergondel (La lugubre gondola), S. 134bis /R. 468
(version pour violon et piano)

Ulf Wallin, violon
Roland Pöntinen , piano
Un album du label BIS 2085
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Photo à la une : © DR