De l’art de bien rééditer, vol. 21 : Jean Martinon à l’O.R.T.F

Les mariages de labels ont parfois du bon. Dans le cas de la postérité discographique de Jean Martinon, cela tient quasiment du miracle. Après les sommes Universal réunies par Cyrus Mejer-Homji en Australie pour les legs Philips et Deutsche Grammophon, et la saga Chicago republiée exemplairement pas Sony, voici que EMI l’éditeur de ses dernières années – une part des enregistrements regroupés ici fut réalisé alors que Martinon souffrait d’un cancer des os, impossible de le deviner à l’écoute de gravures aussi rayonnantes – regroupe sous son nouveau sigle Warner ses célébrissimes gravures en les augmentant du legs Erato, bien plus oublié sinon des discophiles japonais.

Tout le legs EMI ? Non, exit les Debussy, Ravel et autres Saint-Saëns disponibles couramment même si ceux-ci auraient gagné à un nouveau remastering. Mais cette absence met en relief le travail de divulgateur du répertoire symphonique français qui fut l’un des soucis majeurs de Martinon dès qu’il remit les pieds à Paris après son expérience transatlantique.

Les gravures sont connues – doublé Schmitt fulgurant (Tragédie, Psaume emporté d’un trait comme on ne l’avait plus fait depuis Inghelbrecht, son créateur), à coté des Escales deux raretés d’Ibert dont les calligraphies sonores de Tropismes pour des amours imaginaires, un album Honegger justement mythique, le diptyque Symphonie fantastiqueLélio qui répondait à celui tenté à Londres par Pierre Boulez, la Symphonie en ut de Dukas littéralement en armure, tout cela nous rappelle à quel point la mort empêcha Martinon d’aller encore plus loin dans la réévaluation du répertoire symphonique français au XXe siècle. Il poursuivait d’ailleurs le projet de George Tzipine qui avait précédemment gravé pour Pathé une anthologie tout aussi aventureuse ou aux cotés d’un vaste ensemble Honegger s’aggloméraient des œuvres de Roussel, Barraud, Auber, Loucheur, Rivier.

Mais Warner ayant accueilli en son sein la muse Erato, le coffret restitue d’un seul coup toute les gravures que Martinon et son Orchestre National de l’O.R.T.F. engrangèrent pour le label de Michel Garcin. Evidemment, le cœur de cette véritable malle aux trésors reste les RousselBacchus et Ariane, Aeneas et Le Festin de l’araignée intégraux, Pour une fête de printemps, Petite Suite, Deuxième Symphonie – à mon sens le plus grand enregistrement de Martinon – auquel l’éditeur ajoute tiré des archives de l’INA une Troisième Symphonie modelée, dégagée de tout “bruitisme”, d’une agogique subtile – une révélation. Dommage qu’apparemment la Quatrième Symphonie n’existe pas.

Au même niveau de splendeur sonore, l’album Pierné, d’abord pour la Première Suite de ce chef-d’œuvre du répertoire de ballet qu’est Cydalise et le Chèvre-pied – la Suite conduit de La Leçon de flûte de Pan à la Danse de Styrax en passant par le Ballet de la Sultane des Indes, grand numéro de style où Martinon déploie tous ces chatoiements sonores dont il avait le secret.

Et autre album majeur, un premier programme Dukas où brille une sombre Péri et un cataclysmique Apprenti sorcier. Le disque Saint-Saëns vaut plus pour Le Rouet d’Omphale, dessiné avec une précision incroyable, que pour une Troisième Symphonie un peu froide ; on a connu des Symphonies de Franck plus emportées, mais un Concert champêtre de Poulenc si plein de caractère – Robert Veyron-Lacroix y est assez inimitable par son grand jeu, comme d’ailleurs Marie-Claire Alain dans celui pour orgue –, pas vraiment depuis le concert de Wanda Landowska et de Leopold Stokowski.

En dehors du répertoire français, on retrouve le 2e Concerto de TchaikovskiSylvia Kersenbaum joue sans beaucoup d’âme, mais surtout la 4e Symphonie de Schumann, narrative, où Martinon enflamme l’Orchestre mondial des jeunesses musicales.

Une Symphonie espagnole de Lalo, où Oïstrakh joue à l’économie, ne montre Martinon que de loin, la faute à la prise de son, mais l’éditeur ajoute deux autres inédits tirés des archives de l’INA : une Suite du Mandarin merveilleux plus sensuelle que celle de Chicago, mais surtout un Tricorne intégral irrésistible, où Michèle Le Bris met sa gouaille et que Martinon emmène avec un brio insensé, tirant cette partition qu’il avait enregistrée auparavant pour Urania avec l’Orchestre de l’Opéra Comique (en 1951), vers la pantomime. Falla était vraiment son affaire. Du brio, de l’esprit, du chic, tout un art si français qu’on exulte de retrouver enfin. Réédition soignée, accompagnée d’un texte éclairant de l’ami Pierre-Yves Lascar.

LE DISQUE DU JOUR

cover martinon eratoJean Martinon
The Late Years, Erato and HMV Recordings 1968-1975
du fonds Erato
Œuvres de Dukas, Franck, Khatchaturian, Landowski, Pierné, Poulenc, Roussel, Saint-Saëns
du fonds Pathé-Marconi
Œuvres de Berlioz, Chausson, Dukas, Honegger, Ibert, Schmitt, Tchaikovsky
du fonds HMV
Œuvres de Lalo
du fonds INA (enregistrements radio)
Œuvres de Bartók, Falla et Roussel

Orchestre National de l’O.R.T.F
Orchestre Mondial des Jeunesses musicales
Philharmonia Orchestra
Jean Martinon, direction

Avec Jean-Pierre Rampal, flûte
Lily Laskine, Marie Claire Jamet, harpe
Marie-Claire Alain, Henriette Puig-Roget, Gaston Litaize, orgue
Robert Veyron-Lacroix, clavecin
Annie d’Arco, Philippe Entremont, Sylvia Kersenbaum, piano
Itzhak Perlman, David Oistrakh, violon
Camille Maurane, baryton
Andrea Guiot, soprano
Jean Topart, récitant

Un coffret de 14 CD du label Erato 0825646154975
Acheter l’album sur Amazon.fr

Photo à la une : © DR