Scriabine and Co.

Mikhail Petnev joue Scriabine, avec parcimonie et discrétion : un album de son temps de Virgin Classics réunissait les Préludes Op. 11 aux 4e et 10e Sonates, lectures tenues, corsetées presque, mais d’une imagination de peintre.

Ce sont à nouveau les couleurs qui s’imposent comme élément premier de ce langage lorsque s’ouvre le paradis sonore de la Première Symphonie, partition demeurée incomprise alors que Scriabine y délivre un hymne panthéiste grisant. Pletnev prend son temps, savoure les entrelacs de violon et de clarinette, creuse le fabuleux quatuor de son Orchestre National de Russie. Tout cela respire comme un organisme vivant et retrouve les espaces infinis qu’y dévoilaient jadis Evgueni Svetlanov ou Nikolai Golovanov. Les solistes de son Finale sont un peu rudes – surtout le ténor pour ceux qui auront dans l’oreille le chant miellé d’Anatoly Orfenov – mais le chœur, orant, splendide. Dieux, que cette musique est belle ! faite comme cela, respirée de manière si ample, même dans les emportements des sections dramatiques.

Le même geste lyrique emporte un Poème de l’Extase ivre de ses propres sonorités, un rien narcissique, mais saisi avec tant d’art par les preneurs de son de Pentatone ! Je suivrais avec attention cette nouvelle intégrale de l’œuvre d’orchestre.

Scriabine disparut en 1915, emporté par un anthrax à l’âge de quarante-deux ans, mais les ferments de son œuvre continuèrent à lever chez les futuristes russes ou finlandais, Roslavetz, Lourié, Merikanto, Pingoud. Le plus tardif de ses émules fut Vytautas Bacevičius (1905-1970), lithuanien d’origine, polonais de naissance, exilé sa vie durant dans l’Ancien puis dans le Nouveau Monde. Il finira par se fixer à New York, où un cercle restreint mais enthousiaste appréciait autant le pianiste virtuose que le compositeur.

Photo Vytautas BaceviciusOn rappelle souvent qu’il fut le frère de Grażyna Bacewicz, comme si on voulait souligner par là qu’il n’atteignit pas au même génie.

Injustice, la musique de Bacevičius, que le disque commence seulement à découvrir, toute héritière de celle de Scriabine qu’elle soit dans sa pensée – il visait lui aussi à la musique cosmique – est celle d’un moderniste radical, développant un langage atonal qui eut déconcerté Schönberg : son système y consone quasiment.

Naxos révèle trois partitions, deux concertos pour piano de grand apparat, avec un orchestre roide, impressionnant de profondeur percussive où le clavier glisse un discours interrogateur et souvent déconcertant : Bacevičius est le roi des phrases elliptiques, le soliste de ces enregistrements en première mondiale, Gabrielius Alekna, en trouve le style si particulier sans jamais en laisser retomber la tension.

En tous cas, l’univers sonore de Vytautas Bacevičius est aussi signé que celui de sa sœur, et lorsque le piano n’est plus son objet central, l’orchestre incroyable de couleurs et d’effets prend le dessus pour un voyage sonore étonnant : écoutez simplement l’Andantino qui ouvre la Spring Suite Op. 64.

J’espère désormais que le second volume de cette série défendue par Christopher Lyndon-Gee et l’Orchestre Symphonique National de Lituanie révélera son œuvre majeure des années quarante, la Deuxième Symphonie « Della Guerra », que le compositeur dédia à sa sœur Grazyna.

LE DISQUE DU JOUR

cover scriabin 1 pletnev pentatoneAlexandre Scriabine
(1872-1915)

Symphonie No. 1 en mi majeur, Op. 26
Le Poème de l’Extase, poème symphonique, Op. 54

Svetlana Shikova,
mezzo-soprano
Mikhail Gubsky, ténor
Vladislav Lavrik, trompette
Orchestre National de Russie
Mikhaïl Pletnev, direction

Un album du label Pentatone PTC 5186514
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cover bacevicius alekna naxosVytautas Bacevičius
(1905-1970)

Œuvres orchestrales, Vol. 1
Concerto pour piano et orchestre No. 3, Op. 44,
Concerto pour piano No. 4,
Op. 67 “Symphonie-concertante”,

Spring Suite, Op.64

Gabrielius Alekna, piano
Orchestre Symphonique National de Lithuanie
Christopher Lyndon-Gee, direction

Un album du label Naxos 8.573282
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Photo à la une : Le pianiste et chef d’orchestre Mikhail Pletnev –
Photo : © Konzertgesellschaft General Management/Mikhail Pletnev