D’un Bach l’autre

C’est étrange, mais la sonorité dorée du très beau Keith Hill d’après Rückers que touche Ignacio Prego me rappelle le son que produisait Scott Ross dans Bach. Peut-être cette manière de chanter très libre, cet art un rien funambule dans des ornementations qui regardent plutôt du coté du rêve que de la danse, l’espace harmonique des résonances, surement la clarté de la conduite, la lumière des phrasés, la simplicité hédoniste du discours…

Quoi qu’il en soit, les Suites françaises entendues et jouées par le jeune claveciniste espagnol sur un instrument qui serait idéal pour Couperin, possèdent un ton singulier sans jamais forcer le trait : il les joue à dix doigts, démêlant les polyphonies, et faisant respirer les longues lignes mélodiques en modelant le son. Rien de scolastique ici, rien de cette image d’un Bach sévère, mais au contraire une invention rayonnante et tranquille qui déjà transparaissait dans son premier disque Bach publié chez Verso où une Fantaisie chromatique cachait sa pyrotechnie derrière une floraison d’accents et de rythmes. Le jeune homme serait bien inspiré de rendre visite aux Suites anglaises (encore plus françaises de ton, d’écriture) sur le même instrument.

Après la sérénité et la tendresse, voila que Bruno Procopio me plonge dans les éclats baroques et les élans préromantiques des Sonates Wurttenbourgeoises de Carl Philipp Emanuel Bach. Ce cahier, véritable emblème du Sturm und Drang appliqué à un clavecin, a connu récemment une interprétation fulgurante sous les doigts de Mahan Esfahani (Hyperion). Je croyais bien tout cela définitif.

Mais non, voilà que Bruno Procopio l’égale sur les mêmes terrains de la virtuosité et de la fantaisie, et évite l’écueil du maniérisme. C’est qu’il pense sans cesse à la danse, fouette le clavier de l’instrument alerte construit en 2000 par John Philips, éloigne Carl Philipp de Sans-Souci pour lui donner un taconeo à la Scarlatti bluffant.

Cette vitalité exacerbée, ce discours si brillant tiennent en haleine tout au long des deux disques nécessaires pour recueillir une lecture qui ne sacrifie aucune reprise, les anime avec une verve stimulante. Et sortant de ce clavecin soleil, je me dis que décidément le “toccateur” brésilien nous doit ses Scarlatti et ses Soler.

LE DISQUE DU JOUR

cover bach cantus french suites pregoJohann Sebastian Bach (1685-1750)
6 Suites françaises
Suite No. 4 en mi bémol majeur, BWV 815
Suite No. 2 en ut mineur, BWV 813
Suite No. 6 en mi majeur, BWV 817
Suite No. 5 en sol majeur, BWV 816
Suite No. 1 en ré mineur, BWV 812
Suite No. 3 en si mineur, BWV 814

Ignacio Prego, clavecin

Un album de 2 CD du label Cantus C 9642/43
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cover procopio cpe paraty
Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788)
6 Sonates Wq. 49,
“Sonates-Württemberg”

Sonate No. 1 en la mineur,
Wq. 49/1, H.30

Sonate No. 2 en la bémol majeur, Wq. 49/2, H.31
Sonate No. 3 en mi mineur,
Wq. 49/3, H.33

Sonate No. 4 en si bémol majeur, Wq. 49/4, H.32
Sonate No. 5 en mi bémol majeur, Wq. 49/5, H.34
Sonate No. 6 en si mineur, Wq. 49/6, H.36

Bruno Procopio, clavecin

Un album de 2 CD du label Paraty 515501
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Photo à la une : (c) DR