Beethoven de l’ombre

Edna Stern est une pianiste à part. Je garde une tendresse pour son très bel album Chopin sur le Pleyel du Musée de la Musique, pour son disque Bach si subtilement mené entre Chorals et Préludes & Fugues, j’attends toujours ses parutions avec curiosité. Et la voilà qui se lance dans une aventure beethovénienne.

Décidément en ce moment, les femmes et Beethoven : Maria Joao Pires, Mari Kodama, Edna Stern … Une différence : Stern est une amoureuse des claviers particuliers, elle joue ici son propre Steinway : 1946, très plein, ample, sans rien qui agresse. Un rapport idéal entre marteaux et cordes qui cherchent le timbre, une sorte d’idéal sonore pour l’élargissement du spectre de couleurs qui guidait Beethoven dans son rapport à l’évolution même du pianoforte vers le grand piano que son temps aura connu.

Et l’artiste en joue avec une élégance assez incroyable, une manière de ne pas solliciter l’affect, d’ignorer aussi la tentation légitime du geste improvisé. Chaque Sonate est conçue comme un monde en soi, les relations de tempo sont évidentes, même lorsque l’artiste les plie dans un rubato qui se gorge d’harmoniques. Dieu, que ce piano est beau ! Et que le discours de Stern sait le faire parler.

J’en vois déjà qui pointeront de telles attentions comme des maniérismes. Mais rien de narcissique, jusque dans la magie des étagements sonores qui referment le premier mouvement de la Sonate “Les Adieux”. Les questions sans réponse, effleurées, allusives du second mouvement ont une nostalgie qui me rappelle Kempff. La Tempête ouvre des arrières-plans inouïs de profondeur, et ces irisations !

Si vous acceptez ce propos intime – comme si vous étiez dans le salon de musique de Beethoven – alors ces œuvres rebattues prendront une dimension nouvelle, ombreuse, mystérieuse, et ceux jusque dans une Appassionata singulière, qui ne ressemble à rien de ce que j’y ai entendu jusque-là. On espère une suite.

LE DISQUE DU JOUR

cover beethoven stern tempest lunaLudwig van Beethoven (1770-1827)
Sonate No. 17 en ré mineur, Op. 31 No. 2 “La Tempête”
Sonate No. 8 en ut mineur, Op. 13 “Pathétique”
Sonate No. 26 en mi bémol majeur, Op. 81a “Les Adieux”
10 Variations sur « La stessa, la stessissima », WoO 73

Edna Stern, piano
Un album du label Luna LN1301

edna_stern cover luna beethoven appassionataLudwig van Beethoven
Sonate pour piano No. 23 en fa mineur, Op. 57 “Appassionata”
Sonate pour piano No. 19 en sol mineur, Op. 49 No. 1
Sonate pour piano No. 1 en fa mineur, Op. 2 No. 1
Für Elise (Lettre à Elise), bagatelle pour piano
32 Variations pour piano en ut mineur, WoO 80

Edna Stern, piano
Un album du label Luna LN1302

Photo à la une : (c) DR