Rameries II : Rameau piano

C’est mal, mais je ne résiste pas. J’ai signé le texte de la réédition Rameau des Marcelle Meyer chez Erato, mais me taire ici sur ce que je considère comme l’un de mes disques de chevet m’est impossible – foin du devoir de réserve.

Tout cela a commencé très tôt et en 78 tours. Ma grand-mère Rose collectionnait les albums des Discophiles français, les tenant empilés dans une armoire. Une platine microsillon avec une position 78 tours (mais non variable hélas) avait remplacé le phonographe qui trônait toujours dans le salon de musique et qu’on actionnait parfois lorsque réapparaissait de quelque tiroir une de ces petites boîtes d’aiguilles miraculées de l’avant-guerre.

cover marcelle meyer rameau erato Je crois bien que l’on avait tous les 78 tours de Meyer – mais deux albums m’accompagnaient le plus souvent avant le coucher, celui des pièces choisies de Couperin, et celui des pièces de clavecin de Rameau, Les Sauvages, Les Cyclopes, Les Tendres plaintes, Le Rappel des oiseaux. Ce clavier alerte et tendre, cet art de l’ornementation non plus comme une syntaxe mais comme un discours, l’invention poétique dans le mouvement narratif, la variété des dynamiques et la profusion des couleurs, tout m’émouvait et je me souviens même de l’exaltation qui me faisait chanter l’affirmation finale de la Gavotte et doubles.

L’enfance passa, à la fin de l’adolescence, en voyage à Florence, je ramenais éberlué un disque Scarlatti/Meyer, réédité par les Italiens. Et ce toucher magique m’enlaçait à nouveau. Rentré à Paris, je finissais par dégotter aux Puces un double album microsillon d’enregistrements ramistes plus tardifs. Tempos un peu moins alertes, récit un peu moins dit, mais toujours cette imagination, ce raffinement, cette élégance.

Depuis, André Tubeuf a œuvré, rendant à toute une génération l’héritage de Marcelle Meyer, de Couperin à Chabrier, de Rameau à Ravel, au point que la légende de l’artiste s’est réincarnée.

Si comme les Japonais, on décernait le titre de Trésor National, au rayon piano, Marcelle Meyer le mériterait sans l’ombre d’une discussion. Erato remet donc en un double-album, et les séances de 1953, et les premières moutures de 1946, donnant à ceux qui ne les connaîtraient pas l’occasion de s’y faire prendre à jamais.

Longtemps, Meyer régna seule. Et même après que d’autres eurent risqué leur Rameau du piano. Lorsqu’Alexandre Tharaud apprivoisa l’œuvre de clavier du Dijonnais, il le fit explicitement à partir des enregistrements de Marcelle Meyer. Son disque Rameau fit sa fortune, Harmonia Mundi le fait opportunément reparaître en série économique ces jours-ci.

cover rameau dussaut solsticeMais au tournant des années soixante dix-quatre vingt, Thérèse Dussaut poussait l’aventure plus loin. Son clavier de Rameau serait intégral, elle s’attelait à transcrire Les Indes galantes, les Pièces en concert (sinon celles déjà collationnées par Rameau, La Livri, L’Agaçante, La Timide, L’Indiscrète), avec goût et lyrisme, une fine science de l’ornementation, ajoutant même deux pièces tirées de l’Entrée “La Poésie” des Fêtes d’Hébé.

Le style, le ton y étaient, mais parfois des choix intrigants, comme ce Rappel des oiseaux très mécanique. Scories sur lesquelles on passe : l’entreprise rayonnait, et on lui garde une tendresse, malgré des pianos dépareillés dont le plus beau, qui s’associe naturellement à Rameau presqu’aussi bien que le faisait le Pleyel de Marcelle Meyer est un splendide Bösendörfer impérial enregistré au domicile de l’artiste. Introuvable depuis sa premières parution, la somme a été rééditée voici peu par Solstice, label porté à bout de bras par les infatigables Yvette et François Carbou, et on l’a rangé avec plaisir au coté des Meyer et du Tharaud.

Ce que l’on ne fera pas de l’expérimentation proposée par Alexandre Paley. Virtuose consommé, certes, mais qui voit son Rameau d’après Godowsky, ce que d’aucuns apprécient. Le propos est certain, les moyens considérables, on nous assure que l’effet au concert est clouant, mais au miroir du disque, tout est déformé. Les tempos sont impossibles de lenteurs, les réécritures sourdes à la nature même des œuvres, à leur propos, le son grand piano tourne le dos à la plus infime évocation du clavecin. Mais il faut comprendre que l’on n’est pas en face d’une interprétation mais d’une récréation. Paley réécrit d’ailleurs à un tel point qu’il aurait dû endosser la paternité de ces nouvelles œuvres où nous ne reconnaissons jamais Rameau. On prend l’album pour notre cabinet de monstruosités.

Dernière venue, après des propositions assez remarquables de Natacha Kudritskaya et de Cathy Krier sur lesquelles nous reviendrons plus tard, Gabriela Ungureanu (notre photo à la une). Et une belle surprise en vérité.

cover rameau ungureanu lyrinxTrois Pièces en concert (La Coulican, La Livri, un incroyable Le Vesinet qui prend des allures de gigue, plein d’accents et de piques), la Suite en sol, la Suite en la. Beau jeu, clavier léger et timbré, beaucoup d’idées, beaucoup de propos pensés du piano et pour le piano, ce qui autorise la concertiste roumaine à prendre tout le temps et l’espace qu’elle veut, mais sans déformer les sujets du compositeur.

Aussi articulée que soit son Enharmonique, elle chante tout de même et s’éteint dans une magique estompe de pédale. On est à revers de la fluidité qu’y mettait Marcelle Meyer, mais souvent pas si loin que cela de son esprit. L’oreille toujours aux aguets, on rejoue sans cesse ce disque qui apporte plus de questions que de réponses, et appelle un second volume : la Suite en mi, la Suite en ré, le Premier Livre attendent son art.

LES REFERENCES DE L’ARTICLE

Jean-Philippe Rameau (1681-1764)
– L’œuvre pour clavier – Marcelle Meyer – 2CD Erato 825646257997
– L’œuvre intégrale pour clavier – Thérèse Dussaut – 3CD Soltice/Fy SOCD297/9
– 3ème Livre (Nouvelles Suites de Pièces pour clavecin) – Alexandre Paley – 1CD La Musica LMU002
– Suite en sol, Suite en la, Trois Pièces en concert – Gabriela Ungureanu – 1CD Lyrinx LYR291

Photo à la une : (c) DR