De l’art de bien rééditer – Vol. 2 : Retour en Karajanie

À la mémoire de Nicolas Baron, le meilleur d’entre nous

Deutsche Grammophon se retourne avec nostalgie vers ses trésors du passé. Signe des temps ? On aura beau jeu de railler son énième – et d’ailleurs très partielle – édition Karajan alors qu’EMI/Warner republie l’intégralité des enregistrements consentis par le chef autrichien à Walter Legge et à ses successeurs – on y reviendra d’ailleurs. Mais le label jaune propose avec à propos deux ensembles, l’un consacré aux gravures analogiques que le chef dédia aux œuvres de Richard Strauss, et l’autre rééditant somptueusement l’intégrale princeps des Symphonies de Beethoven avec les Berliner Philharmoniker captée en 1961 et 1962, qui témoignent chacun à leur manière de l’accomplissement d’un génie.

Karajan avait bluffé Richard Strauss en 1939, dirigeant au Staatsoper de Berlin Elektra de mémoire, ce que le compositeur n’avait jamais osé faire. « Non mais, regardez moi ce gaillard ! » grogna-t-il à Heinz Tietjen en lui décochant un coup de coude exclamatif. Le gaillard avait trente et un ans, l’audace personnifiée.

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Le chef d’orchestre Herbert von Karajan, au sommet de sa gloire

L’œuvre de Strauss restera une de ses préoccupations majeures, même si le terrain était occupé par Karl Böhm, adoubé par le compositeur lui-même. Il se gardera bien d’une fréquentation aussi complète, aussi constante, mais certaines partitions l’accompagnèrent sa carrière durant et d’autres en marqueront quelques moments essentiels, d’abord à l’opéra : si Ariadne auf Naxos restera seulement un disque réalisé autant pour Legge que pour l’Ariane de Schwarzkopf, son éclatant Rosenkavalier pour la Scala en janvier 1952Elisabeth Schwarzkopf chantait La Maréchale, Lisa Della Casa Sophie et Sena Jurinac Octavian, avec l’Ochs virtuose d’Otto Edelmann, et Hugues Cuénod en Majordome ! (1) inaugurait une nouvelle manière de diriger l’œuvre : sur les pointes, vif argent, d’une élégance qui sans renoncer à la sensualité se souvenait d’abord de Mozart. Plus proche de Clemens Krauss et plus subtilement distingué dans sa manière aristocratique était simplement impossible pour qui que ce soit sinon Karajan.

1964 sera l’année d’une double révélation : en juin il proposait à l’Opéra de Vienne sa version onirique de La Femme sans ombre, un opéra réputé comme étant la propriété de Karl Böhm. Dès la générale en costumes où une toute jeune Gundula Janowitz (27 ans) se risquait aux pyrotechnies lunaires de L’Impératrice (2), la critique s’enthousiasma pour une lecture allégée, chambriste, très attentive à la complexité de l’écriture orchestrale et ne la surchargeant en rien.

Leonie Rysanek, qui avait été L’Impératrice de Böhm lors de la reprise de l’œuvre après la guerre, adouba la production dés la première (3). En août de la même année, cette fois dans le cadre du Festival de Salzbourg, Karajan appliquait les mêmes principes à une Elektra confrontant Astrid Varnay et Martha Mödl, entrée immédiatement dans la légende, et dirigée comme le voulait le compositeur : de la musique de fée, oui mais en place de baguettes, des dagues décidément effilées (4).

richard_straussL’achèvement de ce parcours lyrique sera encore avec les Viennois cette Salomé pensée d’abord pour le disque en 1977 et 1978 et dont Karajan rêvait depuis longtemps (5). Il y avait renoncé, persuadé de ne jamais retrouver sa Salomé idéale, Ljuba Welitsch, avec laquelle fut gravée une irrépressible Scène Finale pour Walter Legge en 1948 (6), enregistrement dont les masters connurent bien des vicissitudes et qui parut officiellement en … 1978. Année où Karajan avait enfin découvert sa nouvelle Salomé, Hildegard Behrens. Le parcours lyrique straussien se refermera avec un ultime Rosenkavalier dédié à La Maréchale pulpeuse d’Anna Tomowa-Sintow où le souvenir de la sensualité de Maria Reining affleure par instants (6).

Le Rosenkavalier constitue l’acmé de l’album Karajan-Strauss offert aujourd’hui par la Deutsche Grammophon : 26 juillet 1960, soirée d’inauguration du nouveau Festpielhaus de Salzbourg. Pas Mozart donc, mais Richard Strauss !

L’enregistrement est célèbre, révélé depuis des lustres par les circuits parallèles, la bande originale déjà éditée officiellement en 1999 par la DGG. Mais le nouveau remastering en offre une image sonore plus équilibrée entre la scène et la fosse, et capte mieux le timbre d’amande de La Maréchale de Lisa Della Casa, Bichette nostalgique sans sophistication à laquelle l’Octavian torche de Sena Jurinac se consume entièrement. Soirée admirable, inimitable, dont la magie n’a pas été retrouvée et qui s’orne dans l’édition de ce coffret au format microsillon d’une pléthore de photographies assez prodigieuse.

Karajan2C’est d’ailleurs, outre le retraitement sonore des bandes, l’autre avantage de cet ouvrage, l’espace ! La joie de retrouver la générosité des formats des livrets LP avec leur documentation abondante, le plaisir en somme du disque redevenu livre. Deutsche Grammophon a bien fait les choses derrière le sobre portrait photographique en noir et blanc de Karajan signé Siegfried Lauterwasser qui orne le recto de l’album, collationnant toutes les gravures analogiques, des brillantes lectures avec les Wiener Philharmoniker pour DeccaTill Eulenspiegel irrésistible de verve et de fantaisie, un premier Also sprach Zarathustra presque trop leste qu’il sera passionnant de comparer à l’introspection de la gravure berlinoise – à l’abondante série entreprise pour DG avec les Berliner Philharmoniker, où l’on voit le style du chef évoluer, des précis et implacables que sont Heldenleben ou Don Quixote avec Pierre Fournier, aux albums plus poétiques de la période médiane qui offrent les rares concertos – celui pour hautbois enrubanné par Lothar Koch nous fait regretter que Karajan ne se soit jamais risqué à Daphné – un Don Juan d’anthologie, conquérant, fulgurant, période qui culmine en 1973 avec les Vier letzte Lieder solaires de Gundula Janowitz.

Et l’éditeur n’a pas résisté, il a inclus la gravure digitale d’Une Symphonie alpestre, que Karajan regardait comme l’un des achèvements de son art. Un Blu-Ray audio collationne dans une restitution sonore inouïe tous les enregistrements analogiques sinon le Rosenkavalier : cinq heures et dix-sept minutes d’ivresse !

S’il fut bien un album mythique dans la carrière discographique d’Herbert von Karajan cela demeure le précieux coffret des Neuf Symphonies de Beethoven avec les Berliner Philharmoniker publié par la Deutsche Grammophon en 1963.

Cover simple Karajan BeethovenLa promesse de la stéréophonie haute-fidélité autorisait un budget d’enregistrement colossal même pour l’époque : 1,5 million de Deutschemark ! Karajan, qui avait inauguré lors de son précédent enregistrement du cycle intégral avec le Philharmonia de Londres une manière toute différente de jouer Beethoven, demandant aux musiciens de s’écouter les uns les autres pour produire un son à géométrie variable couvrant tous les registres, dynamiques comme expressifs, dut batailler avec les Berlinois qui tenaient d’une tradition expressionniste d’interpréter Beethoven, déduite de leur longue fréquentation avec Wilhelm Furtwängler.

Mais André Cluytens, qui avait dirigé pour les micros d’His Master’s Voice la première intégrale stéréophonique des Berlinois entre 1957 et 1960 leur avait déjà apporté un autre sens des proportions, une lumière plus latine, de l’air dans les pupitres. Coulé dans son sillage immédiat, il est indéniable que Karajan profita de cette expérience.

Le délié du jeu du quatuor, la précision des timbres de la petite harmonie doivent beaucoup, quoi qu’on en dise, au travail de Cluytens. Karajan s’en singularisa par une lecture en creux, cherchant l’échelle dynamique inférieure, ouvrant la lecture vers l’intime, la retenue, modelant le son dans son retrait – à ce titre la Marche funèbre de l’Héroïque est en soi une réussite absolue.

Il bâtit sa lecture du cycle en pensant à son unité, refusant l’idée d’une évolution du langage beethovénien : la Première est aussi alerte que la Septième, la Huitième refuse d’évoquer Haydn et semble irrémédiablement soudée à la Neuvième. Simplification ?

Non, vision volontariste, si juste, si pénétrante qu’elle surprend encore par sa rectitude dans les tempos et dans les accents, qui nous rappelle que le modèle du jeune Karajan fut Toscanini, et qu’elle transporte par son élégance svelte où le quatuor semble élancer tout l’orchestre dans un jeu vertical plus d’une fois vertigineux. Au milieu du cycle, la Pastorale – une seule grande ligne où Karajan met en œuvre son art magique du legato – est restée toujours aussi virtuose et poétique à la fois, la quadrature du cercle.

La nouvelle édition proposée par Deutsche Grammophon retrouve les équilibres si subtils des enregistrements analogiques originaux : plus rien de dur, de la soie à la place de l’or.

Magnifique par le son – encore avivé dans le Blu-Ray audio qui enchaîne tout le cycle et le complète avec une répétition de la Neuvième – autant que par l’album qui reproduit la publication originale, l’agrémentant d’un appareil critique et de quantité de documents photographiques. Justice est rendue à cette intégrale historique enfin restituée dans son intégrité.

LES REFERENCES DE CE DOSSIER

– Strauss, Der Rosenkavalier (Scala, 1952) – Un coffret de 3 CD Legato Classic LCD 197-3
– Strauss, Die Frau ohne Schatten (La Femme sans ombre) – Captation de la répétition générale avec L’Impératrice de Gundula Janowitz – Un coffret de 3 CD Gala GL100.607
– Strauss, Die Frau ohne Schatten (La Femme sans ombre) – Représentation du 11 juin 1954, avec L’Impératerice de Leonie Rysanek – Un coffret de 3 CD Deutsche Grammophon 457 678-2
– Strauss, Elektra – Représentation du 11 août 1964 – Un coffret de 2 CD Orfeo
– Strauss, Salomé (enr. 1977-78) avec Hildegard Behrens – Un coffret de 2 CD EMI 5670802, dans la collection “Great Recordings of the Century”.
– Strauss, Salomé (extraits : Descente dans la citerne, Scène Finale) – Ljuba Welitsch, Gertrud Schuster, Josef Witt – 24 septembre 1948, in Karajan Edition, Tome Wiener Philharmoniker 1946-1948 – Un coffret de 10 CD Warner Classics.
– Strauss, Der Rosenkavalier (enr. 1983), avec Anna Tomowa-Sintow – Un coffret de 3 CD Deutsche Grammophon 4137182.

LES DISQUE DU JOUR

cover karajan strauss 11 CD DGGRICHARD STRAUSS (1864-1949)
Poèmes symphoniques et oeuvres concertantes
Ein Heldenleben Op.40, Don Quixote, Op.35, Concerto pour hautbois en ré majeur, Concerto pour cor No.2 en mi bémol majeur, Till Eulenspiegel, Salome : La Danse des 7 voiles, Don Juan Op.20, Tod und Verklärung Op.24, Vier letzte Lieder, Also sprach Zarathustra Op.30, Métamorphoses, Eine Alpensymphonie Op.64
Der Rosenkavalier (Le Chevalier à la rose), Op.59

Un coffret composé de 11 CD et 1 Blu-Ray Audio, publié sous label Deutsche Grammophon 002894792686GM12

Cover coffret ouvert Karajan Beethoven
LUDWIG VAN BEETHOVEN (1770-1827)
Les 9 Symphonies
No. 1 en ut majeur Op. 21, No. 2 en ré majeur Op. 36, No. 3 en mi bémol majeur Op. 55, No. 4 en si bémol majeur Op.60, No. 5 en ut mineur Op. 67, No. 6 en fa majeur Op. 68, No. 7 en la majeur Op. 92, No. 8 en fa majeur Op. 93, No. 9 en ré mineur, Op. 125

Gundula Janowitz, soprano
Hilde Rössel-Majdan, mezzo-soprano
Waldemar Kmentt, ténor
Walter Berry, baryton-basse
Wiener Singverein
Berliner Philharmoniker
Herbert von Karajan, direction
Enregistrements réalisés à la Berlin Jesus-Christus Kirche, entre 1961 et 1962
Première intégrale Beethoven réalisée par Karajan pour la Deutsche Grammophon Gesellschaft. Un coffret composé de 5 CD et 1 Blu-Ray Audio, publié sous label Deutsche Grammophon 4793442

Photo à la une : (c) Siegfried Lauterwasser (Deutsche Grammophon)