L’autre visage

Dans la musique du Grand Siècle écrite pour Versailles, le répertoire sacré et celui de la Tragédie Lyrique auront été illustrés au disque avec brio, mais celui des divertissements et des pièces de plaisir, sinon celui réservé à la Chambre du Roi, est resté sensiblement ignoré : on préfère pour ce genre puiser dans l’abondante réserve du siècle suivant.

Pourtant, le Versailles du Grand Louis fut le théâtre de fêtes somptueuses, le roi dans sa jeunesse y dansait, mais aussi la Montespan qui commanda à Michel-Richard de Lalande pour ses appartements Le Concert d’Esculape célébrant la domination de l’entité royale sur l’humanité mais aussi sur l’univers. Le ton presque galant qui s’infiltre derrière la parabole renseigne sur la souplesse dont Lalande était capable : s’il devait entrer au salon de la favorite, il le ferait avec des rubans et une délicatesse de style qui abandonne la pompe pour flatter les plaisirs de la mélodie, savourer un brillant subtil.

C’est bien cette touche singulière que Paul O’Dette et Stephen Stubbs font entendre, conduisant de leurs deux luths ce petit joyau intime auquel s’oppose le grand divertissement de plein air des Fontaines de Versailles, dont l’invention qui se démarquait des pompes lullystes enchanta assez Louis XIV pour qu’il nomma le jeune homme sous-Maître de Chapelle.

Le livret de Morel, qui célèbre, en animant les dieux et les déesses des fontaines du parc, la puissance royale, permet à Lalande de déployer toute son imagination, et de faire briller une langue aussi subtile qu’expressive. L’ouvrage est de bout en bout magnifique, il effectue dans le parcours du musicien une petite révolution si on le compare avec ce que l’on sait d’après les commentateurs de l’époque de l’opéra pastoral L’Amour berger représenté au château de Fontainebleau (hélas perdu) : il met ici en place un vrai théâtre dans le divertissement de cour, et produit des airs saisissants qui ne dépareraient pas au sein d’une tragédie lyrique (“Je suis ce géant malheureux”, le grand air d’Encelade, admirable, et chanté avec art par John Taylor Ward).

De tout cela, la vaillante troupe du Boston Early Music Festival, enregistrée lors de représentations par les équipes de la Radio de Brême, donne un visage exact, et ses chanteurs font assaut de style en soignant leur français, non seulement ils font œuvre utile, mais le font dans l’excellence, rendant justice à cette part méconnue du catalogue de Lalande qu’on ne pourra plus réduire par ignorance à ses admirables grands motets ou aux musiques pour la table royale.

LE DISQUE DU JOUR

Michel-Richard de Lalande (1657-1726)
Les Fontaines de Versailles,
S 133

Virginia Warnken, mezzo-soprano (Latone)
Molly Netter, soprano (Flore)
Aaron Sheehan, ténor (Apollon)
Sophie Michaux, mezzo-soprano (Cérès)
John Taylor Ward, baryton (Encelade)
Brian Giebler, ténor (Bacchus)
Margot Rood, soprano (La Renommée)
Jesse Blumberg, baryton (Comus, Dieu des Festins)
Olivier Laquerre, baryton (Le Dieu du Canal)

Le Concert d’Esculape, S 134
Teresa Wakim, soprano
Virginia Warnken, mezzo-soprano
Jason McStoots, ténor
Aaron Sheehan, ténor
Jesse Blumberg, baryton
John Taylor Ward, baryton

Grande Pièce en G-RE-SOL

Boston Early Music Festival Vocal & Chamber Ensemble
Paul O’DetteStephen Stubbs, direction

Un album du label CPO 555097-2
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Photo à la une : le compositeur Michel-Richard de Lalande – Photo : © DR