Le pardon du père

Le spectacle ne serait-il qu’un décor ? Je le crains en voyant ce manoir edwardien ruiné, qu’une guerre apocalyptique semble avoir dévasté, mais dès les premiers mots de Siegmund, Keith Warner impose sa direction d’acteur subtile, qui appuie ses sentiments sur les mots de Wagner autant que sur sa musique, faisant tour à tour l’un le sous-texte de l’autre ; durant les trois actes, cela sera à la fois émouvant et pertinent, forçant le spectateur à s’interroger sur la psyché des personnages.

Il est peu de mises en scène wagnériennes, qui, depuis le Ring de Chéreau, auront supporté, mieux !, aimé, les indiscrétions de la caméra, c’est qu’ici les visages sont ceux de comédiens aguerris pliant leurs chants et leurs expressions aux subtilités de la lecture du metteur en scène.

Pour Die Walküre, qui avec son couple d’amants maudits et son dilemme père-fille, est le plus absolument humain des volets de la Tétralogie, c’est une bénédiction, d’autant que la distribution de Covent Garden est assez exceptionnelle.

La Brünnhilde de Nina Stemme, bonne fille vaillante assaillie par un cas de conscience, n’a plus la lumière insolente de ses Isolde, mais quelle flamme l’emporte jusque dans sa défense devant Wotan, et quel art du chant pliant une voix si grande, si égale en tous ses registres, aussi bien dans les élans du chant que dans l’inflexion éloquente des parlandos que lui demande Wagner.

Face à elle, le Wotan de John Lundgren n’est pas seulement ce père courroucé, mais un Dieu fragile que le baryton chante comme un liedersänger : pureté de la ligne, émotion des mots jusqu’au murmure, c’en est troublant au possible mais me fait pourtant regretter les abîmes et la violence du Wotan qui aurait été idéal ici, Matthias Goerne.

Inoubliable dans sa robe rouge de grande bourgeoise quasi déchue, Sarah Connolly fait un stupéfiant numéro d’actrice, Fricka acide, vipérine, inoubliable.

Et le premier Acte ? Stuart Skelton n’est pas le plus subtil des Siegmund, mais ses “Wälse” infinis enivrent, Emily Magee peine en Sieglinde, voix trop exposée qui froisse ses aigus, plus épuisée encore aux Acte II et Acte III, mais quelle sensation que le Hunding d’Ain Anger, timbre noir d’enfer, mots de meurtres, le personnage absolument.

Sur tout cela, Antonio Pappano lisse un orchestre chambriste, conscient des enjeux de la mise en scène, détaillant dans le flot lyrique de sa direction les inventions de l’orchestre wagnérien, c’est bien vu, très particulier, au niveau de l’excellence du spectacle.

LE DISQUE DU JOUR

Richard Wagner (1813-1883)
Die Walküre, WWV 86B

Stuart Skelton, ténor (Siegmund)
Emily Magee, soprano (Sieglinde)
Ain Anger, basse (Unding)
John Lundgren, baryton (Wotan)
Nina Stemme, soprano (Brünnhilde)
Sarah Connolly, mezzo-soprano(Fricka)

Orchestra of the Royal Opera House
Antonio Pappano, direction
Keith Warner, mise en scène

Un coffret de 2 DVD/Blu-Ray du label Opus Arte OA1308D
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Photo à la une : Emily Magee (Sieglinde) et Stuart Skelton (Siegmund) sur la scène du Royal Opera House de Londres – Photo : © Bill Cooper/Royal Opera House