Le mystère Barentzen

Enfant prodige pour son malheur, flanqué d’une mère abusive, douée comme peu dans sa génération, Aline van Barentzen avait tout pour être une des pianistes majeures de son temps, comment expliquer qu’il nous reste si peu de témoignages de sont art ?

Son toucher limpide, de très haute école (française et germanique, elle travailla au Conservatoire de Paris alors dirigé par Fauré, avec Delaborde, avec Long, mais aussi auprès de Dohnányi à Berlin, de Leschetizky à Vienne), son admirable maintien pianistique lui auront offert une belle carrière des deux côtés de l’Atlantique (elle était née américaine, à Sommerville le 7 juillet 1897). APR regroupe les premiers 78 tours HMV et pioche dans une partie des microsillons Pathé, omettant les neuf sonates de Beethoven, trois pour le 78 tours, six pour le long playing, l’occasion d’un second volume à venir ? L’année s’y prête.

Je n’avais pas oublié qu’elle fut la première à enregistrer les Noches de Manuel de Falla, remplaçant au dernier moment Ricardo Viñes que Coppola avait engagé mais qui s’était défaussé hélas. Une légende tenace laisse entendre qu’elle aurait assuré le chef d’orchestre et directeur artistique d’HMV France connaître l’œuvre sur le bout des doigts, alors qu’elle n’en avait jamais ouvert la partition.

Difficile de le croire tant son jeu semble naturel, très musical, s’enflammant même pour l’épisode gitan de la Sierra de Córdoba (troisième épisode), cambrant la stupéfiante saeta comme une cantaora. Mais ce qui surprend le plus dans cette première discographique du chef-d’œuvre faussement impressionniste de Falla, c’est la qualité de préparation de l’orchestre. Quel dommage tout de même que nous n’ayons pas eu le piano versicolore de Viñes qui avait travaillé l’œuvre à Grenade auprès de Falla.

Elle est encore plus étonnante dans Andaluza, joué plein d’éclaboussements, avec un panache certain, et plus encore dans A Prole do Bebê dont Heitor Villa-Lobos lui dédia le Second Livre, où certains trouveront qu’elle calcule trop son art, mais quel art ! lorsqu’il faut chanter avec le sentiment exact la grande ligne si nostalgique du 5e Choros, ou trouver les chemins tortueux de la Fantaisie de Chopin, l’une de ses plus belles gravures. Les trois Etudes de Chopin, impeccables et inventives, surtout le Nocturne en ré bémol, plein de sfumatos, confirment qu’elle est ici chez elle, comment expliquer qu’elle ne l’ait pas plus enregistré.

Je trouve son Brahms très droit, joué grande école (et à vrai dire, les Variations sur un thème de Paganini faites ainsi me font bailler), sur ses Liszt drastiques (la Méphisto-Valse cavale) ou étales (Un sospiro jouée sous l’abat-jour), mais la Toccata de Pierre Vellones, compositeur trop oublié sinon par ses pages pour le saxophone, est un de ces petits bijoux espiègles que Poulenc n’eut pas désavoués, et soudain une grande qualité de Barentzen, trop peu illustrée dans ces rares enregistrements, paraît : le charme, comme venu d’un autre temps, le charme de sa jeunesse, où tout Paris s’enivrait avec Chaminade, rêvait avec Fauré, et dont ses disques témoignent si peu.

LE DISQUE DU JOUR

Aline van Barentzen
Her earliest Recordings
(HMV 78tours) and Chopin, Liszt & Villa-Lobos (Pathé)

Manuel de Falla (1876-1946)
Noches en los jardines de España
Andaluza (No. 4, extrait des “4 Piezas españolas”)
Johannes Brahms (1833-1897)
Variations sur un thème de Paganini, Op. 35
Intermezzo en mi bémol majeur, Op. 117 No. 1
Capriccio en si mineur, Op. 76 No. 2
Franz Liszt (1811-1886)
Méphisto-Valse No. 1, S. 514
Un sospiro (No. 3 en ré bémol majeur, extrait des “3 Études de Concert, S. 144”)
Saint-François de Paule marchant sur les flots (Deuxième Légende), S. 175 No. 2
Pierre Vellones (1889-1939)
Toccata, Op. 74
Frédéric Chopin (1810-1849)
Fantaisie en fa mineur, Op. 49
Nocturne en ré bémol majeur, Op. 27 No. 2
Etude en sol bémol majeur, Op. 10 No. 5
Etude en la bémol majeur, Op. 25 No. 1
Etude en la mineur, Op. 25 No. 11
Heitor Villa-Lobos (1887-1959)
A Prole do Bebê, Livre I, W140
A Prole do Bebê, Livre II, W180
Chôros No. 5, W207 “Alma Brasiliera”

Aline van Barentzen, piano
Orchestre Symphonique de la « Gramophone”
Piero Coppola, direction

Un album de 2 CD du label APR Recordings 6031
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Photo à la une : © DR