Vienne II

Michael Gielen moderniste ? Je me souviens encore de la résurrection des Stigmatisés à Francfort, des diaprures pucciniennes, de l’Appassionato général, de cette ivresse mortifère. Michael Gielen romantique plutôt, jusque dans la vaste anthologie des musiques de la Seconde Ecole de Vienne qu’il aura patiemment engrangée pur la SWR au long de soixante décennies et dont seules quelques fleurons avaient paru jusque-là : 21 premières en CD sont publiés ici, qui élargissent considérablement notre connaissance de ce que Gielen entendait par l’alpha de la modernité : une musique encore profondément ancrée dans le post-romantisme, comme le sont le Concerto “à la mémoire d’un ange” où il enserre le violon de Christian Ferras dans une ganse de deuil, ou les deux versions étouffantes du Pelleas und Melisande.

Mais ici encore, les mânes de Mahler, autre grand objet de l’art de Gielen, planent. Plus du tout dans le Concerto pour piano de Schoenberg où brille le clavier ardent de Claude Hellfer, et pourtant, ces lignes, ces respirations, ces accents … La somme est prodigieuse, elle pourrait être résumé aussi tôt qu’en 1974 lorsque Gielen tisse avec quelques rubati la Kammersinfonie No. 1 de Schoenberg de fils d’or et d’argent : la précision des textes n’éclaire pas l’œuvre comme chez Boulez, elle l’enserre dans une logique implacable, un discours définitif d’une telle puissance que l’artiste peut s’y permettre de distendre le temps. Tout cela est encore plus flagrant chez Webern, qui perd en poésie ce qu’il gagne en logique.

Etrangement, manque à cet ensemble, l’œuvre fondatrice, Pierrot lunaire. Gielen l’a-t-il jamais enregistrée ? Giuseppe Sinopoli a pris le soin de le faire et cela demeura l’enregistrement le moins connu de sa tardive anthologie de la Seconde Ecole de Vienne, version magnifique de poésie où Luisa Castellani retrouvait par delà la traduction d’Otto Erich Hartleben l’esprit de pure fantaisie des poèmes de Giraud, déployant sa belle voix sur le piano funambule d’Andrea Lucchesini et les timbres stellaires des solistes de la Staatskapelle.

Le chef d’orchestre Giuseppe Sinopoli – Photo : © © Riccardo Musacchio

Etabli à Dresde, il avait trouvé avec la Staatskapelle mieux qu’un orchestre, son idéal sonore, cette sombre clarté qu’il avait vainement poursuivie tout au long de sa spectaculaire intégrale Mahler pour ne la trouver qu’à son terme avec un Chant de la Terre saisissant. Au sommet de cet ensemble passé par perte et profit sous les plumes d’une certaine critique, les albums Berg restent imparables, et d’abord la Lulu-Suite qui nous fait pleurer qu’une mort trop tôt venue l’ait empêché de réaliser l’enregistrement de l’intégrale de l’opéra auquel il travaillait, mais aussi les Altenberg-Lieder, très nuit et brouillard, les épanchements un peu ivres des Lieder de jeunesse, le ton très cabaret de Der Wein, avec une Deborah Voigt assez incroyable.

Au rayon Schoenberg, il faudra réévaluer ses Gurrelieder tristanesques jusqu’à la césure du récitant (génial Klaus Maria Brandauer) où tout bascule effectivement dans un autre univers, et entendre vraiment la panique de la Begleitungsmusik zu einer Lichtspielszene incarnée avec une telle précision. Quel dommage qu’avec Dresde, il n’ait pas refait Pelleas und Melisande !

Mais on se rembourse avec la pure beauté des Webern, aussi esthétisants que ceux de Karajan. Belle idée d’avoir regroupé en une petite boîte reprenant les pochettes d’origine cette série parfaite où Giuseppe Sinopoli semble répondre à Claudio Abbado et Riccardo Chailly. Décidément, la Seconde Ecole de Vienne sera devenue l’affaire des Italiens.

LE DISQUE DU JOUR

Michael Gielen Edition
Vol. 8 : Berg, Schönberg & Webern

Arnold Schoenberg (1874-1951)
Pelleas und Melisande, Op. 5
Kammersinfonie No. 1 en mi majeur, Op. 9
Concerto pour piano et orchestre, Op. 42
Radio-Sinfonieorchester Stuttgart des SWRClaude Helffer, piano
Ein Überlebender aus Warschau (Un survivant de Varsovie), Op. 46
Moderner Psalm, Op. 50c
Günter Reich, narrateur – Herren des SWR Vokalensembles
Radio-Sinfonieorchester Stuttgart des SWR


Pelleas und Melisande, Op. 5

Verklärte Nacht, Op. 4
Begleitungsmusik zu einer Lichtspielscene, Op. 34
5 Orchesterstücke, Op. 16
Variations, Op. 31
Kammersinfonie Nr. 2, Op. 38
Thème & Variations, Op. 43b
Concerto pour violon et orchestre, Op. 36
SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und FreiburgW. Marschner, violon

Gurre-Lieder

Melanie Diener, soprano (Tove)
Yvonne Naef, mezzo-soprano (Waldtaube)
Robert Dean Smith, ténor (Waldemar)
Gerhard Siegel, ténor (Klaus-Narr)
Ralf Lukas, baryton-basse (Bauer)
Andreas Schmidt, baryton-basse (Narrateur)
Chor des Bayerischen RundfunksMDR Rundfunkchor Leipzig
SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg


Die glückliche Hand, Op. 18

John Bröcheler, baryton-basse – Rundfunkchor Berlin
SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg

Kol Nidre
James Johnson, baryton-basse (Le Narrateur, Rabbi) – Rundfunkchor Berlin
SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg

Quatuor à cordes No. 2 en fa dièse mineur, Op. 10
Frankfurt Radio Symphony OrchestraSlavka Taskova, soprano

Die Jakobsleiter (L’Echelle de Jacob)

John Bröcheler, baryton-basse (Gabriel)
Glen Winslade, ténor (Ein Berufener)
Guy Renard, ténor (Ein Aufrührerischer)
Hanno Müller-Brachmann, baryton (Ein Ringender)
James Johnson, baryton (Der Auserwählte)
Thomas Harper, ténor (Der Mönch)
Laura Aikin, soprano (Der Sterbende, Die Seele)
Rundfunkchor Berlin
SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg


Concerto pour quatuor à cordes et orchestre en si bémol majeur (d’après le “Concerto grosso, HWV 325” de Haendel)

Quatour DiotimaSWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg

Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Prélude & Fugue pour orgue en mi bémol majeur, BWV 552 (Orch. A. Schoenberg)
Prélude de Choral “Komm, Gott Schöpfer, heil’ger Geist”, BWV 667 (Orch. A. Schoenberg)
Prélude de Choral “Schmücke dich, o liebe Seele”, BWV 654 (Orch. A. Schoenberg)
Ricercar à 6, extrait de “L’Offrande musicale, BWV 1079” (Orch. A. Webern)*
Johann Strauss fils (1825-1899)
Kaiser-Walzer, Op. 437 (Arr. A. Schoenberg)
SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg
*Radio-Sinfonieorchester Stuttgart des SWR

Alban Berg (1885-1935)
Sieben frühe Lieder*
3 Orchesterstücke, Op. 6
Der Wein*
Lulu-Suite**
Concerto pour violon et orchestre, “A la mémoire d’un ange”
*Melanie Diener, soprano
**Christine Schäfer, soprano
Christian Ferras, violon
SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg


Concerto de chambre pour piano, violon et 13 instruments à vent

Saschko Gavriloff, violon
Christoph Eschenbach, piano
Radio-Sinfonieorchester Stuttgart des SWR


Franz Schubert
(1797-1828)
Rosamunde, D. 797
SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg

Anton Webern (1883-1945)
Im Sommerwind (Idylle pour grand orchestre)
Passacaille, Op. 1
Concerto pour 9 instruments, Op. 24
6 Orchesterstücke, Op. 6
SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg

5 Orchesterstücke, Op. Posth

5 Orchesterstücke, Op. 10
Variations pour orchestre, Op. 30
Das Augenlicht
Radio-Sinfonieorchester Stuttgart des SWRSWR Vokalensemble

Cantate, Op. 29

Christiane Oelze, soprano – Anton-Webern-Chor Freiburg
Radio-Sinfonieorchester Stuttgart des SWR

Arnold Schoenberg (1874-1951)
Symphonie de chambre No. 1 en mi majeur, Op. 9
Rudolf Kolisch, violon
Severino Gazzelloni, flûte
Willy Tautenhahn, clarinette
Konrad Lechner, violoncelle
Michael Gielen, piano

Un coffret de 12 CD du label SWR Classic
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Arnold Schoenberg
(1874-1951)
6 Lieder mit Orchester, Op. 8
Erwartung, Op. 17
Alessandra Marc, soprano

Begleitungsmusik zu einer Lichtspielscene, Op. 34

Ein Überlebender aus Warschau (Un survivant de Varsovie), Op. 46
John Tomlinson, basse – Dresden Staatsoperchor

Kammersinfonie No. 1 en mi majeur, Op. 9

Pierrot Lunaire, Op. 21
Luisa Castellani, soprano – Andrea Lucchesini, piano

Gurre-Lieder
Deborah Voigt, soprano (Tove)
Jennifer Larmore, mezzo-soprano (Waldtaube)
Thomas Moser, ténor (Waldemar)
Kenneth Riegel, ténor (Klaus-Narr)
Bernd Weikl, baryton (Bauer)
Klaus Maria Brandauer, baryton-basse (Narrateur)
Chor der Sächsischen Staatsoper DresdenChor des Mitteldeutschen Rundfunks LeipzigPrager Männerchor

Alban Berg (1885-1935)
Sieben frühe Lieder*
Altenberglieder, Op. 4
3 Orchesterstücke, Op. 6
Der Wein
3 Stücke für Orchester aus der “Lyrischen Suite”
3 Fragments aus “Wozzeck”
Lulu-Suite
Concerto pour violon et orchestre, “A la mémoire d’un ange”
Concerto de chambre pour piano, violon et 13 instruments à vent
*Juliane Banse, soprano
Alessandra Marc, soprano (Op. 4, Wozzeck, Lulu)
Deborah Voigt, soprano (Der Wein)
Reiko Watanabe, violon
Andrea Lucchesini, piano

Anton Webern (1883-1945)
Im Sommerwind (Idylle pour grand orchestre)
Passacaille, Op. 1
6 Orchesterstücke, Op. 6
5 Orchesterstücke, Op. 10
Symphonie, Op. 21
Concerto pour 9 instruments, Op. 24

Staatskapelle Dresden
Giuseppe Sinopoli, direction
Un coffret de 8 CD du label Warner Classics 0190295439576
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Photo à la une : Michael Gielen, à droite, après la première de “Ein Traumspiel” d’Aribert Reimann, au centre, en 1965 – Photo : © DR