Paradis Krips

Le plus viennois des Viennois ! Juif, Krips ne quitta pas l’appartement familial du Ring, réfugié derrière son piano, accompagnant les Konetzni et même enregistrant avec elles des lieder, manière de préférer un certain exil intérieur à la diaspora. Ce petit homme singulier, rond de physique, de geste, de caractère, sera le ré-enchanteur de Vienne, y faisant rayonner Mozart avec Böhm et Karajan.

Avant eux, il s’aventura chez Schönberg, illuminant les Gurre-Lieder, y dirigeant une toute jeune Janowitz, mais aussi chez Mahler : les promenades agrestes de la 4e Symphonie semblaient écrites pour lui ; hélas, on n’a toujours pas exhumé ses interprétations avec les Wiener Symphoniker, mais de Londres, son autre port d’attache européen où Decca aimait à l’enregistrer, et avec son cher London Symphony, l’écho d’un concert donné au Royal Festival Hall le 20 janvier 1957 nous parvient enfin.

Lyrique, tendre, juste ombré parfois, d’un geste infiniment fluide, c’est bien l’hymne pastoral que j’espérais, déconcertant de naturel, débarrassé de tout acide, séraphique et pourtant un rien inquiet. Evidemment un ajout majeur à sa discographie, mais aussi à celle de Suzanne Danco qui se risqua jusqu’assez tard à chanter la comptine céleste du Finale. Elle avait gardé en mauvais souvenir un concert à la Suisse Romande avec Paul Kletzki, plaignant sa voix devenue trop raide. Si elle avait pu se réentendre au sommet de son art, telle qu’elle paraît ce soir de janvier 1957, elle se serait pardonnée d’avoir persévérée car elle fut avec Della Casa ou Seefried, l’une des plus parfaites interprètes de cette musique d’enfant où la voix doit s’endormir en rêvant.

Si Decca semble bien oublieux du legs symphoniques de Krips, voilà de quoi lui tirer les oreilles, dix CD où ressuscitent quelques-unes de ses gravures majeures, et parfois bien oubliées : sa Quatrième de Brahms à Londres est le plus bel automne qu’on puisse entendre.

Avec les cordes du Philharmonique d’Israël, sa Jupiter reste ce modèle de style classique où se glisse un soleil plus tendre qu’à l’accoutumé qui envolera l’édifice du Finale sur les pointes (avec cette alacrité souriante où passe comme le souvenir de l’Ouverture des Noces de Figaro).

La sélection est pertinente. Avec les Wiener Philharmoniker (qui pour Krips jouaient toujours au mieux, comme pour Münchinger), les Haydn (No. 84, No. 99) sont d’un esprit souverain, et ensemble ils élancent Inge Borkh pour un Ah! perfido justement légendaire. Mais l’essentiel ici vient de Londres, toujours plus vif et dessiné qu’ailleurs. Etait-ce la surveillance de la team Decca ?

Autre merveille, les trois concertos de Mozart (No. 23, No. 24, No. 25), où il accompagne sostenuto Curzon, Rubinstein, mais surtout s’accorde à la perfection avec Edwin Fischer, gravure magique et demeurée inaltérée que Walter Legge surveilla amoureusement.

On glanera dans les marges une 5e de Tchaïkovski sans pathos, dont la valse est une pure merveille (ce legato, Karajan lui-même dût en rêver), des Schubert caressés (No. 6 et No. 8, l’Ouverture de Rosamude), une 4e de Schumann vif-argent, et à Paris, live, un lumineux Concerto de Beethoven dont Stern adorait le souvenir.

Tout cela est bel et bon, mais ne saurait dispenser Decca d’assembler le coffret magistral qu’il doit à ce génie serein.

LE DISQUE DU JOUR


Gustav Mahler
(1860-1911)
Symphonie No. 4

Suzanne Danco, soprano
London Symphony Orchestra
Josef Krips, direction

Un album du label Cameo Classics CC9112
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The Art of Josef Krips
Mozart, Haydn, Schubert, Beethoven, Schumann, Brahms, Tchaikovsky: Symphonies et Œuvres orchestrales

Franz Joseph Haydn
(1732-1809)
Symphonie No. 94 en sol majeur, Hob. I:94 “Surprise”
Symphonie No. 99 en mi bémol majeur, Hob. I:99
Wiener Philharmoniker – Enregistrement : 1957

Wolfgang Amadeus Mozart
(1756-1791)
Symphonie No. 39 en mi bémol majeur, K. 543
Symphonie No. 40 en sol mineur, K. 550
Don Giovanni, K. 527 – Ouverture
Wiener Philharmoniker – Enregistrement : 1953

Symphonie No. 41 en ut majeur, K. 551 “Jupiter”

Israel Philharmonic Orchestra – Enregistrement : 1957
Symphony No. 31 en ré majeur, K. 297/300a “Paris”
London Symphony Orchestra – Enregistrement : 1951
Die Entführung aus dem Serail, K. 384 – Ouverture
Wiener Staatsoperorchester

Concerto pour violon No. 4 en ré majeur, K. 218

Concerto pour violon No. 5 en la majeur, K. 219
Mischa Elman, violon – New Symphony Orchestra – Enregistrement : 1955

Concerto pour piano No. 24 en ut mineur, K. 491

Arthur Rubinstein, piano – RCA Victor Symphony Orchestra – Enr. : 1958
Concerto pour piano No. 25 en ut majeur, K. 503
Edwin Fischer, piano – Philharmonia Orchestra – Enregistrement : 1947
Concerto pour piano No. 23 en la majeur, K. 488
Clifford Curzon, piano – London Symphony Orchestra – Enregistrement : 1953

Piotr Ilyitch Tchaikovski
(1840-1893)
Symphonie No. 5 en mi mineur, Op. 64
London Symphony Orchestra – Enregistrement : 1953

Franz Schubert
(1797-1828)
Rosamunde, D. 797 – Ouverture
Symphonie No. 6 en ut majeur, D. 589
London Symphony Orchestra – Enregistrement : 1948
Symphonie No. 8 en si mineur, D. 759
London Symphony Orchestra – Enregistrement : 1950

Ludwig van Beethoven
(1770-1827)
Ouverture “Coriolan”, Op. 62
Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, Op. 61
Isaac Stern, violon – Orchestre National de la R. T. F. – Enregistrement : 1958
Ah! Perfido, Op. 65
Inge Borkh, soprano – Wiener Philharmoniker

Robert Schumann
(1810-1856)
Symphonie No. 4 en ré mineur, Op. 120
London Symphony Orchestra – Enregistrement : 1952
Concerto pour piano et orchestre en la mineur, Op. 54
Arthur Rubinstein, piano – RCA Victor Symphony Orchestra – Enr. : 1958

Johannes Brahms
(1833-1897)
Concerto pour piano No. 2 en si bémol majeur, Op. 83
Arthur Rubinstein, piano – RCA Victor Symphony Orchestra – Enr. : 1958
Symphonie No. 4 en mi mineur, Op. 98
London Symphony Orchestra – Enregistrement : 1950

Un coffret de 10 CD du label Hänssler/Profil PH18077
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Photo à la une : les chefs d’orchestre Ernest Ansermet et Josef Krips (à droite), à Montreux – Photo : © DR