Héroïnes

Ophélie, Bilitis, Mignon, Astarté, La Fileuse, Carolyn Sampson convoque dans un récital-monde les psychés féminines, les chantant de sa voix lactée qui, avec les années, s’est libérée des rigueurs du chant historiquement informé pour devenir celle d’une des mélodistes les plus accomplies d’aujourd’hui.

Elle met aux Lieder der Ophelia de Strauss l’imagination inquiète, les embardées modernistes, les désinences modales savantes que Schwarzkopf y poursuivait, aiguillonnée par Glenn Gould. Qui s’étonnera qu’elle y fasse aussi bien, mais en dans des termes tout différents ?

Le programme, ouvert sur l’hypnotique quatrième Ophelia-Lied de Brahms dans sa version « a voce sola », balance entre Allemagne et France, de la sombre Gretchen am Spinnrade aux sensuellement mortifères Chansons de Bilitis (qui prouvent que le timbre s’est corsé, le cycle est souvent l’affaire des mezzo-sopranos), et culmine dans un cycle souvent couru et pourtant périlleux, celui des Mignon-Lieder de Wolf où l’ombre de Schwarzkopf fut mortelle pour beaucoup mais devient ici la source d’un émerveillement nouveau.

Deux raretés saisissent, toutes deux signées Charles Koechlin : la stèle immobile et solaire de l’Epitaphe de Bilitis, et l’invocation brûlante, lancée comme un cri, de l’Hymne à Astarté, merveilles qui laissent songeur devant le peu d’intérêt que montrent les chanteurs pour les mélodies de l’auteur du Livre de la Jungle.

À la toute fin, Poulenc met sa touche si singulière, son théâtre d’ombres terrible : entendant Carolyn Sampson s’emparer avec tant d’art et d’autorité du monologue de La Dame de Monte-Carlo, on se dit qu’Elle n’attend qu’elle. Et si demain Robert von Bahr avait la bonne idée de lui confier La voix humaine ?
Ah oui, j’allais oublier, Joseph Middleton est de bout en bout génial, il faut aussi écouter ce disque magnifique pour lui.

LE DISQUE DU JOUR

Reason in Madness

Johannes Brahms
(1833-1897)
5 Ophelia-Lieder, WoO 22
(2 extraits : I. Wie erkenn ich dein Treublieb?, IV. Sie trugen ihn auf der Bahre bloss)

Mädchenlied
(No. 5, from “5 Lieder, Op. 107”)

Ernest Chausson (1855-1899)
Chanson d’Ophélie (No. 3 des “Chansons de Shakespeare, Op. 28”)
Claude Debussy (1862-1918)
Chansons de Bilitis, L. 97
Henri Duparc (1848-1933)
Romance de Mignon
Au pays où se fait la guerre
Charles Koechlin (1867-1950)
Hymne à Astarté
Épitaphe de Bilitis
Francis Poulenc (1899-1963)
La dame de Monte-Carlo
Camille Saint-Saëns (1835-1921)
La mort d’Ophélie
Franz Schubert (1797-1828)
Gretchen am Spinnrade, D. 118
Robert Schumann (1810-1856)
6 Gesänge, Op. 107 (extraits : I. Herzeleid, IV. Die Spinnerin)
Richard Strauss (1864-1949)
3 Lieder der Ophelia aus Shakespeares “Hamlet”, Op. 67/1
Hugo Wolf (1860-1903)
Mignon-Lieder (Nos. 5-7, 9 des “Goethe-Lieder”)

Carolyn Sampson, soprano
Joseph Middleton, piano

Un album du label BIS Records 2353
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Photo à la une : © DR