Le soleil de la mort

La Vénus noire de Bayreuth et le Siegmund de Karajan gravèrent leur Carmen pour His Master’s Voice sous la direction experte de Rafael Frühbeck de Burgos, mais c’est à Salzbourg en 1966 qu’ils en fixèrent les canons, cherchant la vérité psychologique des personnages. Karajan dirigeait et mettait en scène avec force coups de talons (qui ruinent ce que l’on pourrait entendre des « Tringles » chez Lillas Pastia), soulignant la couleur locale, histoire de laisser ses chanteurs mieux confrontés à leurs destins. L’année suivante, l’ORF captait la reprise, et c’est miracle que d’entendre enfin dans un son autrement présent ce qui jusqu’ici paraissait si étriqué dans les divers pirates qui s’en étaient emparés.

Avec sa Carmen stylée – il se souvenait d’y avoir dirigé Simionato, admirable diseuse, impeccable chanteuse, il n’aura pas dû avoir beaucoup de mal à placer Bumbry dans les pas de l’italienne – et son Don José mi Tristan mi Otello, avec sa troupe où brille la Micaëla splendide de la jeune Mirella Freni, sans un gosier français mais où une divine surprise paraît – la Mercèdes de Julia Hamari -, Karajan élance son orchestre, affute ses violons, fait danser la partition de Bizet, lui ajoute au II la Farandole de L’Arlésienne et choisit bien entendu Guiraud, refusant l’opéra comique ; il éclaire tout avec une élégance folle comme il faisait toujours dans la musique française, idéalement appariée à son art.

L’Acte IV se tend comme jamais, sombre, âpre, il était déjà contenu dans le « toast » de Justino Díaz au II, sinistre, menaçant, car c’est le génie de cette lecture de laisser par éclipses émaner la dimension noire de cette partition que Bizet ne pensait pas testamentaire. Dans une éclatante lumière, Karajan n’oublie jamais la mort comme le proclame un “trio des cartes” anthologique.

LE DISQUE DU JOUR

Georges Bizet (1837-1875)
Carmen, WD 31

Grace Bumbry,
mezzo-soprano (Carmen)
Jon Vickers, ténor (Don José)
Justino Díaz, baryton-basse (Escamillo)
Mirella Freni, soprano (Micaëla)
Olivera Miljaković, soprano (Frasquita)
Julia Hamari, mezzo-soprano (Mercédès)
Anton Diakov, basse (Zuniga)
Robert Kerns, baryton (Moralès)
Milen Paunov, ténor (Le Remendado)
John van Kesteren, ténor (Le Dancaïre)

Chor der Wiener Staatsoper
Kinderchor und Kammerchor der Salzburger Festpiele
Wiener Philharmoniker
Herbert von Karajan, direction
Enregistrement live à Salzburg réalisé le 29 juillet 1967

Un coffret de 3 CD du label Orfeo C 866183D
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Photo à la une : Grace Bumbry et Jon Vickers, à Salzburg, en 1968 – Photo : © DR