Bernstein aux Champs-Elysées

De singulières affinités électives unissaient Leonard Bernstein et l’Orchestre National de France : ce coffret bienvenu, qui ajoute aux disques gravés pour EMI France deux concerts captés par les ingénieurs de la Radio, vient utilement le rappeler.

A Paris, Bernstein était toujours heureux, son humeur solaire enthousiasmait les musiciens qui étaient prêts à le suivre quelque furent ses folies, une secrète affection le liait avec plusieurs membres de l’orchestre et les extraits de répétition du fameux concert donné pour le centième anniversaire de la naissance de Maurice Ravel en septembre 1975 illustrent à quel point leur communication était naturelle.

Sommet de leurs enregistrements de studio, l’album Milhaud où ils font le plus exubérant Bœuf sur le toit depuis celui du compositeur, Bernstein l’ondoyant de rythmes créoles, savourant des ralentendos chaloupés, suscitant cet orgue de parfums épicés qu’il appréciait tant chez les musiciens du National. Irrésistible comme les quelques Saudades et surtout La Création du monde, qui n’aura jamais sonné aussi « nègre ».

Le doublé BerliozSymphonie fantastique, Harold en Italie avec Donnald McInnes en héros byronien – est absolument imparable pour l’élan, la fantaisie, l’électricité de tant de moments qui semblent improvisés, mais il ne faut par oublier un très étonnant 3e de Rachmaninov avec Weissenberg, ni le Schelomo et le Schumann avec Rostropovitch, orchestre foisonnant, archet de prophète. Cinq microsillons en tout, ce fut vraiment peu pour illustrer une entente aussi parfaite.

Heureusement, l’album se complète avec le faramineux concert du centenaire Ravel, j’y étais, je me souviens avoir bondi de mon fauteuil en hurlant à la fin du Concerto en sol dont le Finale, pris à bride abattue, fut bissé plus ivre encore (hélas, cette seconde mouture ne fut pas enregistrée, en tous cas elle n’est pas reproduite ici mais la première vous coupera suffisamment le souffle !). Ce Ravel charnel, capiteux, acerbe parfois (Alborada, La Valse !) est inoubliable.

Quatre années plus tard, ce sera dans ses propres œuvres que Lenny fera déhancher son cher National : écoutez l’impertinence, la verdeur des Danses symphoniques de “West Side Story”, l’acuité d’On the Waterfront.

Ensemble éclatant, remasterisé avec brio pour les enregistrements de studio (le Milhaud n’a jamais sonné aussi dessiné), auquel il faut apposer un bémol quant au texte français du livret, Karine Le Bail rapportant les propos intéressants du régisseur de l’orchestre puis se contentant de citer pro et contra les critiques du concert Ravel. Pas un mot du reste, rien sur les enregistrements EMI, cet auto-centrisme façon INA n’affecte heureusement pas le texte (en anglais et en allemand) de Jon Tolanski, lisez-le plus tôt !

Et justement, pourquoi l’INA ne s’est-il pas donné la peine d’éditer un coffret comprenant tous les concerts de Bernstein avec le National ? Seule la Deuxième Symphonie de Mahler enregistrée tôt (1958) et montrant Bernstein entraînant d’enthousiasme les musiciens français dans une œuvre qu’ils n’avaient que peu jouée (Schuricht, Sébastian) aura paru avec l’autre œuvre de ce concert, les 24 Préludes de Marius Constant. C’est bien connu, qui peut le plus peut le moins, c’est d’ailleurs devenu le slogan officieux des Archives sonores de la Radiodiffusion française.

LE DISQUE DU JOUR

Leonard Bernstein
An American in Paris

Hector Berlioz (1803-1869)
Symphonie fantastique, Op. 14a, H. 48
Harold en Italie, Op. 16, H. 68
Darius Milhaud (1892-1974)
La Création du monde, Op. 81a
Saudades do Brasil, Op. 67 (version orchestrale)
Le Bœuf sur le toit, Op. 58
Robert Schumann (1810-1856)
Concerto pour violoncelle et orchestre en la mineur, Op. 129
Ernst Bloch (1885-1977)
Schelomo, rhapsodie hébraïque pour violoncelle et grand orchestre, B. 39
Sergei Rachmaninov (1873-1943)
Concerto pour piano et orchestre No. 3 en ré mineur, Op. 30
Maurice Ravel (1810-1856)
Alborada del gracioso, M. 43/4 (version orchestrale)
Shéhérazade
Concerto pour piano et orchestre en sol majeur, M. 83
Tzigane, rhapsodie de concert, M. 76 (version orchestrale)
La Valse, M. 72 (version orchestrale)
Boléro, M. 81
(+ séance de repetitions avec l’orchestre)
Leonard Bernstein (1918-1990)
On the Waterfront
Symphonic Dances from West Side Story

Boris Belkin, violon
Marilyn Horne, mezzo-soprano
Donald McInnes, alto
Mstislav Rostropovitch, violoncelle
Alexis Weissenberg, piano
Orchestre National de France
Leonard Bernstein, direction
Un coffret de 7 CD du label Warner Classics 0190295689544
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Gustav Mahler (1860-1911)
Symphonie No. 2
Marius Constant (1925-2004)
24 Préludes pour orchestre

Berthe Monmart, soprano
Oralia Dominguez, mezzo-soprano
Chœurs et Orchestre National de la R. T. F
Leonard Bernstein, direction

Un album de 2 CD du label Radio France FRF002
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Photo à la une : © DR/Warner Classics