Con fuoco

La saga discographique de Sir Thomas Beecham devait connaître une coda flamboyante. À compter de son retour sous étiquette rouge – il lui avait fait quelques infidélités états-uniennes – Sir Thomas s’enticha définitivement de cette stéréophonie, déjà essayée prudemment aux USA, mais que Nipper ne goutait guère.

HMV voulait continuer à publier des microsillons monophoniques ? Qu’il fasse donc, mais Beecham veilla à ce qu’une captation stéréophonique soit toujours réalisée. L’édition originale des Symphonies de Bizet et de Lalo enregistrée en 1959 affichant fièrement MONO dit assez la résistance, même pour ses parutions d’Outre-Manche, de l’éditeur britannique.

le chef Sir Thomas Beecham, en 1954 – Photo : © DR

Tout dans ce splendide coffret restitue l’héritage ultime de Beecham dans sa splendeur stéréophonique, Art & Son Studio s’étant gardé de trop dépoussiérer ce qui n’avait pas besoin de l’être. Gain pour la dynamique et la définition, gain surtout pour les couleurs, jetées à baquets pour une Schéhérazade improvisée avec le temps restant libre des sessions consacrées aux Symphonies de Haydn – avec Beecham tout était prêt, les enregistrements filaient droit – ou subtilement composées pour des disques Delius d’un érotisme certain. Delius fut son Debussy, entendre successivement A Song before Sunrise et le Prélude à l’après-midi d’un faune le dit assez.

Le raffinement des couleurs et le raptus du geste font le tsunami sonore des Océanides si physique qu’on craint d’être submergé : l’art de Beecham était réaliste, donnée essentielle pour une musique comme celle de Sibelius, qui est un film sonore jusque dans une Septième Symphonie que Beecham sauve de l’abstraction : ce granit est pétri de sagas. Sibelius fut son compositeur à l’égal de Delius et j’enrage que la stéréophonie ait si peu captée cette part de son univers.

Mais Sir Thomas était déjà ailleurs, revenu à ses chers Classiques qu’il fouettait d’une baguette irrévérencieuse, sa liberté de ton, ses foucades, son humour étaient au fond très XVIIIe. Idéal pour la brassée de Londoniennes de Haydn, assaisonnées de paprika et de virtuosité, gravures restées irrésistibles et indémodées, idéal aussi pour Mozart, Jupiter foudroyante (ce Finale !), Enlèvement au sérail irrésistible d’humour, de chic, d’émotion, les chanteurs se régalant d’une baguette si prompte et au premier chef le Belmonte de Léopold Simoneau, merveille !

On le sait la coda fut française. Une Carmen aux sessions contrariées sans que rien n’en filtre dans l’enregistrement a posé ce modèle de style qui manquait depuis Cluytens, Los Ángeles y est peu cigarière mais divine, l’Escamillo de Blanc est stylé, mais c’est Gedda qui s’y transcende, Don José pour l’éternité. Regret, Manon Lescaut, Faust, et même Dame de Pique prévus mais demeurés dans les limbes, regret car Beecham était un vrai chef de théâtre, ce que sa Symphonie fantastique, aussi avec le National, dit assez.

Des perles ? La Heldenleben de Richard Strauss, l’un de ses compositeurs favoris, trois Symphonies de Schubert, plus exotique l’album des Lollipops, la Joyeuse Marche de Chabrier qui suffirait à prouver les vertus gallicanes de cette baguette, le récit fantasmagorique de La Belle Mélusine selon Mendelssohn, Le Rouet d’Omphale de Saint-Saëns, et ce doublé saisissant : Septième de Beethoven cravachées, irrésistible, Deuxième de Brahms vive et rêveuse à la fois, avec ce Finale à perdre haleine qui fait pleurer (un live de la Troisième existe) de ne pas avoir dans une telle qualité de son les trois autres.

LE DISQUE DU JOUR

Sir Thomas Beecham
Complete Stereo Recordings on Warner Classics

Œuvres de de Mili Balakirev, Ludwig van Beethoven, Hector Berlioz, Georges Bizet, Alexandre Borodine, Johannes Brahms, Emmanuel Chabrier, Claude Debussy, Léo Delibes, Antonín Dvořák, Frederick Delius, Gabriel Fauré, César Franck, Edvard Grieg, Charles Gounod, Georg Friedrich Haendel, Joseph Haydn, Edouard Lalo, Franz Liszt, Felix Mendelssohn Bartholdy, Wolfgang Amadeus Mozart, Nikolai Rimski-Korsakov, Gioacchino Rossini, Camille Saint-Saëns, Franz Schubert, Jean Sibelius, Richard Strauss, Franz von Suppé, Piotr Ilitch Tchaïkovski

Beecham Choral Society
Royal Philharmonic Orchestra
Orchestre National de la Radiodiffusion française
London Philharmonic Orchestra
Sir Thomas Beecham, direction

Un coffret de 35 CD du label Warner Classics 5021732408914
Acheter l’album sur le site du label www.jpc.de ou sur Amazon.fr

Photo à la une : le chef d’orchestre Sir Thomas Beecham – Photo : © Warner Classics