8 septembre 1953 : une Eroica fulgurée, de ce noir d’encre qui était la signature sonore de Furtwängler et dans l’acoustique complexe du Titania-Palast, ne dit pas encore ce qu’Herbert von Karajan fera des Berliner.
Ils deviendront son orchestre deux années plus tard mais le chemin sera encore ardu pour faire naître ce « Karajan Sound » qu’Otto Gerdes et Elsa Schiller inventeront pour la stéréophonie naissante.
Au long des années cinquante, les captations monophoniques souffriront de l’acoustique sourde de la salle de la Hochschüle fur Musik, l’orchestre relégué au second plan dès qu’un soliste paraît : Wilhelm Kempff lui-même un peu lointain, comme en partie absenté pour un Concerto en ré mineur de Mozart, Glenn Gould pourtant en accord évident avec Karajan guère mieux capté dans un Troisième Concerto de Beethoven, longtemps l’arlésienne de sa discographie pirate, mais que paraisse Elisabeth Schwarzkopf, Ariadne magique dans la tristesse comme dans l’espoir, et soudain l’orchestre prend vie. De cette période incertaine, les 5e de Tchaikovski et de Prokofiev seront oubliables, pas celle de Sibelius, gagnée à mesure par un implacable tension : le Finale !
Le style Karajan s’élabore à mesure, rayonne enfin lorsque la Philharmonie une fois sortie de terre à l’été 1963 offre au chef autrichien les solutions acoustiques pour ses ambitions esthétiques.
Est-ce le même orchestre, soudain si clair, si enlevé qui fulgure une Neuvième Symphonie de Beethoven svelte jusque dans le chaos de son premier mouvement ? Le concert Strauss du 5 mai 1964 est à marquer d’une pierre blanche, Schwarzkopf y reprenant son Ariadne, trouvant tout l’automne des Vier Letzte Lieder qu’elle n’avait pas encore débusqués dans sa gravure pour Nipper avec Otto Ackermann, Ein Heldenleben refermant la soirée, exaltant, splendidement phrasé par un premier violon devenu un vrai personnage.
Hélas, le RIAS continuait à enregistrer en monophonie, réduisant les sortilèges sonores que l’on devine dans un autre concert Strauss commencé par une lecture hautaine d’Also sprach Zarathustra. Suivra un Don Quixote où Pierre Fournier s’autorise des libertés, une folie dont, à tort, il se garda pour le disque.
22 octobre 1967 enfin la stéréophonie paraît, Karajan en profite pour se mettre au piano avec Jörg Demus et Christoph Eschenbach : leur Concerto à trois piano est un régal, son tendre giocoso cédant la place à une ténébreuse 4e de Bruckner. Un cycle Brahms complet aurait pu être tiré des archives des années soixante : hélas la Première Symphonie manque ici, et la 4e, comme le 2e Concerto avec un lumineux Géza Anda, sont inexplicablement captés en mono ! Mais deux jours plus tard le doublé des 3e et 2e Symphonies (dans cet ordre étrangement inversé) me semble supérieur à toutes les versions que Karajan leur aura consenties au disque. Idem pour la Grande de Schubert, à la fois altière et élancée. Tristesse, qu’à nouveau la mono reparaisse le soir même où Karajan règle au cordeau les équilibres colorés des Variations de Schönberg.
L’éditeur bouclera sa sélection à nouveau avec l’Eroica, histoire de prendre la mesure du temps passé et de l’évolution d’une collaboration devenue fusion, mais la sélection comporte aussi son lot de frustrations. Guère d’ajouts au répertoire de Karajan et des Berliner, sinon Atmosphères de Ligeti (peu probant d’ailleurs) et le Capriccio de Rolf Liebermann où du moins le plaisir de retrouver Irmgard Seefried et Wolfgang Schneiderhan ne saurait se bouder, mais trois fois la 9e de Beethoven ? Gageons que la sélection d’un probable second volume couvrant les deux décennies suivantes sera autrement instructive.
LE DISQUE DU JOUR
Berliner Philharmoniker & Herbert von Karajan
1953-1969
Live in Berlin
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Magnificat en ré majeur, BWV 243
Béla Bartók (1881-1945)
Musique pour cordes, percussion et célesta, Sz. 106, BB 114
Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Symphonie No. 3 en mi bémol majeur, Op. 55 « Eroica »¨(2 versions)
Symphonie No. 9 en ré mineur, Op. 125 « Chorale » (3 versions différentes)
1. Elisabeth Grümmer, soprano – Marga Höffgen, contralto – Ernst Haefliger, ténor – Gottlob Frick, basse – Chor der St. Hedwigs-Kathedrale
2. Gundula Janowitz, soprano – Sieglinde Wagner, contralto – Luigi Alva, ténor – Otto Wiener, baryton – Chor der St. Hedwigs-Kathedrale – RIAS-Kammerchor
3. Gundula Janowitz, soprano – Christa Ludwig, mezzo-soprano – Jess Thomas, ténor – Walter Berry, baryton – Chor der Deutschen Oper Berlin
Concerto pour piano et orchestre No. 3 en ut mineur, Op. 37
Glenn Gould, piano
Richard Rodney Bennett (1936-2012)
Aubade for Orchestra
Johannes Brahms (1833-1897)
Symphonie No. 2 en ré majeur, Op. 73
Symphonie No. 3 en fa majeur, Op. 90
Symphonie No. 4 en mi mineur, Op. 98
Concerto pour piano et orchestre No. 2 en si bémol majeur, Op. 83
Géza Anda, piano
Anton Bruckner (1824-1896)
Symphonie No. 4 en mi bémol majeur, WAB 104 « Romantique » (version 1878-1880)
Symphonie No. 8 en ut mineur, WAB 108 (version 1890)
Claude Debussy (1862-1918)
Prélude à l’après-midi d’un faune, CD 87
Antonín Dvořák (1841-1904)
Symphonie No. 9 en mi mineur, Op. 95, B. 178 « Du Nouveau Monde
Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Concerto grosso en ré majeur, Op. 6 No. 5, HWV 323
Concerto grosso en ut mineur, Op. 6 No. 8, HWV 326
Rolf Liebermann (1910-1999)
Capriccio pour soprano, violon et orchestre
Irmgard Seefried, soprano – Wolfgang Schneiderhan, violon
György Ligeti (1923-2006)
Atmosphères
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Symphonie No. 41 en ut majeur, K. 551 « Jupiter »
Divertimento en si bémol majeur, K. 287
Concerto pour piano et orchestre No. 20 en ré mineur, K. 466
Wilhelm Kempff, piano
Concerto pour 3 pianos et orchestre en fa majeur, K. 242
Jörg Demus, piano I – Christoph Eschenbach, piano II – Herbert von Karajan, piano III
Sergei Prokofiev (1891-1953)
Symphonie No. 5 en si bémol majeur, Op. 100
Maurice Ravel (1875-1937)
Daphnis et Chloé – Deuxième Suite, M. 57b
Arnold Schoenberg (1874-1951)
Variations pour orchestre, Op. 31
Franz Schubert (1797-1828)
Symphonie No. 8 en ut majeur, D. 944 « Grande »
Robert Schumann (1810-1856)
Symphonie No. 4 en ré mineur, Op. 120
Jean Sibelius (1865-1957)
Symphonie No. 5 en mi bémol majeur, Op. 82
Richard Strauss (1864-1949)
Ariadne auf Naxos, Op. 60, TrV 228a(extrait : « Es gibt ein Reich, wo alles rein ist » ; 2 versions)
Elisabeth Schwarzkopf, soprano
Concerto pour hautbois et petit ensemble en ré majeur, TrV 292
Lothar Koch, hautbois
4 Letzte Lieder, TrV 296
Elisabeth Schwarzkopf, soprano
Ein Heldenleben, Op. 40, TrV 190
Also sprach Zarathustra, Op. 30, TrV 176
Don Quixote, Op. 35, TrV 184
Pierre Fournier, violoncelle – Giusto Cappone, alto
Pyotr Ilyich Tchaikovski (1840-1893)
Symphonie No. 5 en mi mineur, Op. 64, TH 29
Ralph Vaughan Williams (1872-1958)
Fantasia on a Theme by Thomas Tallis
Richard Wagner (1813-1883)
Tristan und Isolde, WWV 90 – Prélude et Mort d’Isolde
Berliner Philharmoniker
Herbert von Karajan, direction
Un livre-disque de 24 CD au format italien du label Berliner Philharmoniker BPHR24O291
Acheter l’album sur le site du label Berliner Philharmoniker
Photo à la une : le chef d’orchestre Herbert von Karajan –
Photo : © Siegfried Lauterwasser