Scriabine : la divine éloquence de Gergiev

Le chef d’orchestre russe Valery Gergiev revient à Paris pour deux concerts avec son orchestre, le London Symphony Orchestra, autour d’œuvres d’Olivier Messiaen (1908-1992) et Alexandre Scriabine (1872-1915). Couplage fort passionnant, de deux personnalités inclassables dans la musique orchestrale du XXe siècle. En cette première soirée, Gergiev associe Les Offrandes oubliées du Français avec la Troisième Symphonie du Russe.

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Bruckner : la déconvenue Jansons

C’était la dernière des trois soirées parisiennes de l’extraordinaire Royal Concertgebouw Orchestra en ce printemps 2014, qui faisait le voyage sous la direction de son directeur musical Mariss Jansons. Un triptyque fortement centré sur Bruckner. En trois jours, à la Salle Pleyel, ils donnèrent les Quatrième, Neuvième et enfin la Septième lors de cet ultime concert. Continue reading Bruckner : la déconvenue Jansons

Triomphe de Michael Tilson Thomas à Pleyel

En cette mi-mars 2014, Michael Tilson Thomas et son Orchestre Symphonique de San Francisco faisaient halte à Paris (avant Vienne et Genève) pour deux concerts à la Salle Pleyel, le lundi 17 et le mardi 18. Voilà deux magnifiques soirées à la distinction inoubliable ! Deux programmes très différents, composés d’oeuvres avec lesquelles MTT est en affinités depuis toujours (Ives, Septième de Beethoven, Troisième de Mahler)

LUNDI 17
Orchestre somptueux, à commencer par des cordes délicates et lyriques, et un pupitre de cuivres élégant. Un Ives bref et méconnu (transcription pour orchestre de la Concord par Brant), un Adams en création française, brillant et magnifiquement écrit pour l’orchestre, avant un Beethoven tranquille et pourtant parfaitement maîtrisé. Rarement entendu une interprétation aussi claire et lisible d’un point de vue harmonique et polyphonique de la Septième de Beethoven. Les phrasés sont parfaitement énoncés, les tempos idéaux. Un très grand concert – tout ceci me donne envie de redécouvrir la discographie de Michael Tilson Thomas en détail.

MARDI 18
Le choix était d’ailleurs cruel ce soir-là. J’aurais tant voulu entendre le Rosenkavalier du Théâtre des Champs-Elysées dans son casting de rêve (Isokoski, Kirill Petrenko, etc.).

Mais ce fut finalement Mahler avec Michael Tilson Thomas et la Troisième Symphonie. Je ne fus pas déçu, tellement cette extraordinaire deuxième soirée fut pétrie d’humanité, et de la même élégance que la veille. Quel plaisir d’entendre un chef à nouveau si attentif à l’harmonie, à la richesse orchestrale de cette musique. Une authentique expérience musicale, assez souvent déconcertante!

LES PROGRAMMES DES CONCERTS
Lundi 17
Charles Ives (1874-1954) / Henry Brant (1913-2008)
A Concord Symphony (arr. de la Concord Sonata) – No. 3 : The Alcotts
John Adams (né en 1947)
Absolute Jest (création française)
Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Sylmphonie No. 7 en la majeur, Op. 92

Mardi 18
Gustav Mahler
(1860-1911)
Symphonie No. 3

Sascha Cooke, mezzo-soprano
Chœur de l’Orchestre de Paris
San Francisco Symphony Orchestra
Michael Tilson Thomas, direction

Photo : © DR

Jour de repos à Neumarkt

Lundi 10 février 2014 : Jour de repos. Nous n’avions pas à notre disposition ce jour la salle de l’Historischer Reitstadel, car est prévu le soir dans le cadre de la saison culturelle de la ville un concert d’un jeune quatuor, l’Apollon Musagète Quartet (programme : Beethoven, Chostakovitch, Stravinski). Ils devaient répéter dans l’après-midi.

Après un petit déjeuner bien copieux et sympathique, au cœur-même de notre bar restaurant tant aimé, au doux nom (presque musical) de « Belaccanto », Hiroaki Takenouchi se prépare pour son retour à Londres. Bien que son avion fût prévu en milieu d’après-midi, il avait décidé de passer un peu de temps dans les rues de Nürnberg, la grande ville la plus proche de Neumarkt in der Oberpfalz. To go shopping !

Quelques heures plus tard arrive notre troisième pianiste, le Français Philippe Guilhon-Herbert. On va l’accueillir à pied à la gare principale de Neumarkt. Puis nous lui faisons visiter les lieux du Reitstadel. Heureusement, un piano de répétition était mis à disposition dans une autre pièce des locaux. Il put s’exercer sur un piano Yamaha, et ainsi toucher son cher instrument, de travail et de vie. Il était parti tôt le matin de Paris, et malheureusement, il n’y a pas encore de piano à disposition dans les trains, pour les musiciens …

Philippe Guilhon-Herbert connaît l’allemand ; il est en joie à l’idée de reparler cette langue qui lui rappelle de bons et de beaux souvenirs de jeunesse, quand il passa plusieurs mois à Freiburg im Breisgau. Guilhon-Herbert apprécie le pays – sans doute davantage d’autres villes que Neumarkt, qui ne présente à vrai dire que peu d’intérêt historique.

Le soir, il souhaitait absolument nous emmener dans un restaurant plus germanique que nos choix de la semaine précédente, louant le caractère plus sain de la nourriture allemande. Nous avons donc mangé allemand, pour notre plus grand plaisir. Sain probablement, mais surtout copieux voire légèrement … lourd.

Photo : Neumarkt in der Oberpfalz, l’église en face de l’Historischer Reitstadel (c) Pierre-Yves Lascar – Février 2014

Session Hiroaki Takenouchi – Day 3

Dernier jour avec Hiroaki Takenouchi avant premier notre jour de pause du lundi 10.

Notre musicien japonais, qui habite à Londres depuis plus de vingt ans, et fait chaque semaine le chemin pour aller enseigner au Conservatoire de Glasgow en Ecosse (aller par train de nuit, et retour en avion !) n’aura vraiment pas choisi les oeuvres les plus faciles de Haydn. Il y a quelques mois, il souhaitait absolument enregistrer la Sonate en mi bémol majeur Hob.XVI:25, petit objet lunaire, totalement étrange, composé d’un mouvement initial assez développé (Moderato) et d’un très court Tempo di Menuetto. Pendant la session, il se disait prêt à renoncer à cette Sonate qu’il apprécie tout particulièrement.

Nous l’avons finalement maintenu, étant moi-même persuadé que cette Sonate en mi bémol restait souvent le point d’achoppement de nombreux enregistrements récents, les pianistes d’intégrales semblent souvent la considérer comme une petite sonate qui n’a pas grand-chose à dévoiler. La veille au soir, Takenouchi, qui en avait juste joué quelques extraits, tentait dans le premier mouvement des couleurs qui la révélaient sous un nouveau jour. Impossible de ne pas capter cette vision si naturelle ! Nous décidions alors de nous y atteler en ce dimanche matin.

Cette Sonate en mi bémol majeur demeure finalement une des plus inventives de Haydn. Le ton un peu bourru du lancé initial cache une détermination dans l’énoncé des motifs qui anticipent, bien plus que d’autres Sonates plus connues de cette même époque (comme la Sonate en ut mineur), sur le style tardif de Haydn (les Quatuors Op. 76 ou 77, ou certaines symphonies Londoniennes).

Cette Sonate en mi bémol majeur est idéale en proportions, et propose une grande variée de climats.

Cette œuvre en mi bémol majeur est idéale en proportions, et propose une grande variée de climats. En réalité, Hiroaki Takenouchi tente au début du premier mouvement des sonorités qui rappellent la douceur du clavicorde et qui captent irrémédiablement l’intérêt de l’auditeur, si tant est qu’il soit un minimum attentif et amoureux de cet univers. Quant au Tempo di Menuet, il est d’une brièveté étonnante (une à deux pages selon les éditions), et présente des difficultés d’exécution dans les trilles, nous rappelant alors, une fois encore, que ces Sonates de Haydn, de la fin des années 1760 et du début des années 1770, sont plus naturellement destinées au clavecin. Cette Sonate en mi bémol majeur commencera certainement le disque, à paraître en octobre 2014.

La suite de la journée nous permet de terminer sur les autres œuvres de cet enregistrement Haydn (Hob.XVI:21), ou de revenir sur certaines Sonates des jours précédentes (Hob.XVI:20). En fin de soirée, nous découvrons avec un certain ravissement, après réécoute, que la réalisation d’Hiroaki la veille au soir dans le premier mouvement de la Hob.XVI:37 – nous venions de nous replonger dans les deux autres mouvements – ne nécessitait pas forcément de s’y replonger en détail, vu que nous avions déjà de nombreuses prises, différentes, autant digitalement que poétiquement.

La musique de Haydn, analysée, décortiquée, répétée, possède une force presque astringente.

A la fin de cette journée, aux environs de vingt-deux heures, l’équipe ne cachait pas sa fatigue ; la musique de Haydn, analysée, décortiquée, répétée, possède une force presque astringente. Pour le pianiste, l’angoisse face à l’enregistrement se dissipait légèrement, et la nuit serait enfin plus calme. Le dîner fut bon, mérité. Nous étions heureux de pouvoir nous revoir quelques semaines plus tard pour la phase de la phase de l’editing, moment qui allait de toute évidence s’avérer primordial pour la complète finalisation du projet – une sortie ambitieuse pour Artalinna à la rentrée prochaine.

Photo : (c) Pierre-Yves Lascar – Février 2014

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