Vilde Frang, un Sibelius de glace

Vilde Frang est une jeune violoniste d’origine norvégienne, qui vient tout juste de signer un album chez EMI Classics, dédié aux Concertos de Sibelius et Prokofiev (Premier), avec Thomas Søndergård à la tête du WDR-Sinfonieorchester Köln.

Toute nouvelle version du grand chef-d’œuvre concertant de Sibelius ne saurait m’échapper – et oui, l’auteur de ces lignes est vissé à l’univers sibélien, sans pouvoir s’en démordre. Continue reading Vilde Frang, un Sibelius de glace

Andreas Staier aux Bouffes du Nord

Il y a quelques semaines sortait chez Harmonia Mundi le nouvel opus d’Andreas Staier, consacrées aux Variations Goldberg de J. S. Bach. Extraordinaire version, sans doute l’une des plus belles versions discographiques récentes de ce corpus majeur, réalisée sur un clavecin somptueux (cf. ci-dessous, ici).

Au programme de ce concert de Staier aux Bouffes du Nord, il y avait donc ces Variations Goldberg de Bach, que le claveciniste allemand fréquente assidûment Continue reading Andreas Staier aux Bouffes du Nord

Le Bach rayonnant de Riccardo Chailly

Le hasard des calendriers vaut au mélomane quelques sorties Bach particulièrement intéressantes. Decca publie les premières étapes d’un pèlerinage Bach de Riccardo Chailly réalisées dans le cadre de son mandat de directeur musical de l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig. Voici donc la Passion selon St. Matthieu et les Concertos brandebourgeois, et bientôt aussi l’Oratorio de Noël.

La St. Matthieu bénéficie des forces chorales rayonnantes du Thomanerchor et du Tölzerknabenchor, puissantes, à l’efficacité dramatique indéniable. Irrésistibles demeurent ces voix d’enfants, dont l’innocence en même temps que la lumière donnent un caractère d’éternité au récit tragique de la Crucifixion du Christ. Ainsi toutes les interventions des chœurs, séparés ou en tutti, forcent-elles l’admiration.

bach chailly st matthieu deccaA cet égard, l’un des moments les plus saisissants se trouve dans ce duo magique soprano / alto avec interventions du chœur à la fin de la première partie (« So ist mein Jesum nun gefangen »), qui, sous l’impulsion dionysiaque du chef italien, lance ses interjections avec une force tellurique, à tel point que ce passage donne l’impression que le compositeur a réellement superposé deux mesures métriques différentes. Or, il n’en est rien. Cependant, dans la dramaturgie du discours, il y a bien deux « temps » différents, celui d’une foule, impatiente et pouvant être sujette à la violence (« Lasst ihn ! Bindet nicht !» ), et celui, plus lyrique et désespéré, du duo de solistes.

D’une manière générale, le chef italien semble plus intéressé par les chœurs dans l’œuvre du Cantor que par le drame, dont le dit chœur est l’un des protagonistes. Peut-être pâtit-il d’une équipe de solistes tout juste bons et souvent empêtrés dans leurs problèmes techniques – hormis la soprano Christina Landshamer, souvent expressive. C’est pourquoi le drame reste-t-il toujours sous-jacent, sans jamais réellement exploser.

L’Evangéliste (Johannes Chum) défend sa partie, sa prestation devient cependant un brin monotone faute d’une diversité suffisante de couleurs dans son timbre. Le Christ (Hanno Müller-Brachmann, basse légère) dispense ici une Parole qu’il est difficile de considérer comme divine – son incarnation paraît un peu plate.

Ainsi, cette Passion est-elle à moitié réussie, et engendre la déception, alors que le début promettait une version des plus vivantes – le chœur initial est un modèle de clarté polyphonique. Écouter ici Chailly vous permettra comme toujours d’entendre la technique hardie de Bach, sans pénétrer pour autant les subtilités et l’intensité de l’œuvre.

Rejaillit alors le souvenir des deux versions d’Harnoncourt (Teldec 1970, puis Teldec 2002), de leurs richesses inépuisables – l’Évangéliste de Kurt Equiluz, le Christ de Karl Ridderbusch et l’alto si bouleversant de Paul Eswood pour la première (1970), l’équilibre général sublimé par la présence de solistes suprêmes, et en premier lieu Bernarda Fink et Christina Schäfer, l’intensité dramatique du chœur, la variété des accents, l’impact sonore pour la seconde – et l’on comprend alors que Chailly n’eut pas lors de ses concerts l’équipe qu’il méritait vraiment.

chailly brandebourgeois coverEn fait, ses affinités avec Bach sont réelles. Ses Concertos brandebourgeois jaillissent de vie, de couleurs. Ils s’avèrent admirablement phrasés, en aucun cas précipités, et toujours dans l’élan, dans le mouvement. Une grande version moderne, qui donne des deux œuvres les plus difficiles du cycle (l’infernal Concerto n°1, et le virtuose Concerto n°2) des versions incroyables de naturel – cors pétulants dans le premier, trompette rayonnante dans le Deuxième.

Le Bach de Chailly est parfait de lisibilité, d’ équilibre, sans oublier le son du Gewandhausorchester, rond et chaleureux. Ce Bach a du poids – sans être empesé naturellement. Tout simplement, il respire.

Éloigné de la sécheresse de la majorité des interprétations qui veulent nous faire croire qu’un Bach authentique est un Bach sec, dépourvu d’assise sonore, ce Bach de Chailly comprend à peu près tous les composantes qui me séduisent. Quel dommage alors que le chef italien ait choisi un clavecin sans âme dans le Cinquième Concerto ! Une réserve, qui ne doit pas vous dispenser cette intégrale passionnante des Brandebourgeois.
→ Demain, Andras Schiff dans les Partitas de Bach, événement de ce printemps 2010 chez ECM.

Photo : (c) DR